Victoire de Nostredame

Les mains en éventail devant elle, Victoire de Nostredame sniffait l’air par touchettes : cuirs cabossés, parchemins racornis, sueurs de copistes. L’archiviste l’avait sermonné, ne manipuler que le strict nécessaire. Gantée de blanc et armée d’une pince, la jeune femme ouvrit le grimoire qu’il avait mis à sa disposition. Encore heureux qu’il ne lui ait pas fourni grenouillère et charlotte. Elle aurait eu honte de se présenter ainsi devant cet illustre manuscrit. Indigne des mages qui l’avaient annoté, caressé. Elle frissonna. Le moment était venu, celui qu’elle et sa lignée avaient attendu depuis très exactement quatre cent soixante-quinze ans.

Le Grand Pentacle de Salomon, même dilué dans les grisures du temps, portait en lui toute sa puissance. Elle tira de son sac un feuillet de vélin jauni qu’elle plaça juste en face. Un coup d’œil, simple contrôle, aligner, comparer : la symbolique était désormais complète.

D’un murmure, elle appela à elle une spirale enveloppante, carapace protectrice des forces maléfiques. Car Victoire s’apprêtait à dompter toutes les créatures terrestres, à la gloire de son immortelle famille ! Elle se hissa sur la pointe des orteils, inspira les énergies ancestrales et tendit ses bras à l’horizontale :

Et dominabitur a mari usque ad mare
et a flumine usque ad terminos orbis terrarum

Aucune lumière ne jaillit. Aucun martèlement ne sortit des ténèbres. « Dommage, se dit-elle, j’aurais bien vu un peu de spectacle ! » Puis, soudain, la pièce se mit à tournoyer et ses repères se fondirent dans un océan de sens en perdition. Elle qui fut Victoire de Nostredame, dernière héritière du plus grand devin de l’histoire venait de se réincarner en vulgaire souris.

Elle se crut morte. Une terrible prostration la coucha sur le sol. Puis, une colère monstrueuse submergea son petit corps. Comment avait-elle pu rater ça ? La pression qui reposait sur elle avait dû être trop forte. Et mince, flûte et zut ! Elle s’en fut trouver, claudiquant, une sortie à sa taille.

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