Mon amour,

Mon amour,

Sais-tu combien tu m’as rendue heureuse chaque jour, chaque minute qui s’est écoulée depuis que nous nous sommes croisés pour la première fois il y de ça vingt-cinq ans, dans ce supermarché démesuré où nous étions tous les deux un peu perdu ? Le sais-tu ? Nous aurions pu nous rencontrer au loto, au vide-grenier ou même au thé dansant du mardi après-midi. Mais non, il a fallu que ton regard enlace le mien à la caisse d’un vulgaire magasin. Dire que notre amour est né autour d’une discussion échauffée sur le choix d’une boîte de conserve ! Ton veuvage, encore récent, avait fait de toi un handicapé de la vie courante. Tu butais sur des choses dérisoires, des modestes riens que tu devais apprendre à dompter. J’étais là, disponible, prête à t’épauler, à te guider dans le dédale des maniaqueries administratives et des arcanes de la préparation des repas. Tu voulais faire une soupe aux pois, je t’ai convaincu de changer de marque. J’avais besoin d’un compagnon, d’un être à aimer, tu m’as ouvert tes bras.

Nous n’étions déjà plus de première fraîcheur, toi et moi, mais puisque la vie commence à soixante ans, nous l’avons croquée à pleines dents. Pas un seul jour ne s’est envolé sans que tu me fasses rire. Tu savais m’écouter, me consoler ou m’encourager. Nous avions des projets de jeunes gens et nous avons eu la chance de pouvoir les réaliser, ensemble. Je te prenais la main quand la force te faisait défaut. Tu me caressais la joue quand tes pensées s’arrêtaient en route, quelque part.

Tu te rappelles ce calendrier de l’avent que tu m’avais préparé, rien que pour moi ? De jolis petits sacs de tissus reliés par une ficelle tendue dans la salle à manger. Des pochettes surprises remplies de friandises et de gentillesse, des mots doux et des plaisirs. Mais je mélange tout. Ça, s’était avant, bien avant que ton cœur soit le seul encore capable de parler, avant que ton esprit ne se soit évadé dans un monde où je n’ai plus eu accès.

Mais moi aussi, maintenant, je m’égare un peu. Perdue dans la brume des souvenirs. Celui de ce vieil ami à toi que tu avais retrouvé sur le parking de la grande surface, le jour de notre rencontre. Celui de cet inconnu qui s’était invité à notre mariage. Celui de cet aide-soignant qui était venu à domicile nous aider quelques mois.

Mon amour, il m’a semblé t’avoir vu mourir hier au soir. Je ne sais plus. Est-ce important ? Tu es vivant dans mon cœur et je vais te rejoindre tout bientôt. Patience.

Sissi, ta femme pour la vie éternelle !

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