Le suaire de la chanoinesse

— Ladiez and gentlemen, diz way pleaz !

Oh bonne mère ! Si un jour, on m’avait dit que le purgatoire c’était ça ! Cela doit bien faire cinq cent ans et des brouettes que je hante nuit et jour cette cathédrale et en toute honnêteté, les quelques années précédentes ont été les plus difficiles. Cette guide-là doit être à l’évidence la dernière épreuve que Saint-Pierre m’envoie avant de m’ouvrir les portes du paradis. Ce n’est guère possible autrement. Ou alors je suis victime d’un ensorcellement et je suis en enfer. Non contente de parler ce qu’elle croit être de l’anglais (ce n’est pas dur, personne ne la comprend), elle amène souvent des groupes bien bizarres. L’autre jour (enfin, je dis l’autre jour, mais c’était peut-être il y a 30 ans, j’ai perdu la notion du temps), elle vient avec une flopée de gamins, des gavroches impertinents, des titis irrespectueux du lieu. Ils ont couru dans tous les sens et, tels des zéphyrs, ont éteint tous les lampions de la chapelle Sainte-Eugénie. La guide s’évertuait à les rassembler, mais sans une once d’autorité, que pouvait-elle bien faire ? Rien. Elle criait au sabotage et moi, je riais sous cape. Bien fait, pauvre cloche. C’est vrai qu’à l’époque, elle était encore jeune et n’avait pas beaucoup d’expérience. Ceci dit, depuis ce temps, plus personne ne lui confie des enfants. Pour moi, le groupe idéal est constitué d’intellectuels, historiens ou architectes, qui phosphorent si puissamment que la cathédrale semble briller de mille feux, comme au bon vieux temps, lorsque j’étais chanoinesse ici. La guide n’aime pas trop ces faux clercs qui se donnent des airs et qui la contredisent sans arrêt. Et en plus, ils sont radins avec son pourboire. Elle, elle préfère de loin les Japonais (ou les Chinois, qu’en sais-je). Ils visitent ce lieu saint au pas de charge, laissent un généreux bakchich et ne lui posent pas de questions idiotes, comme ces vieux daubeurs qui raillent tant la religion que la longueur des jupes des filles (il y en a toujours au moins un dans chaque groupe — sauf chez les Japonais — ça doit encore un coup de Saint-Pierre pour m’éprouver). Moi, avec les Japonais (ou les Chinois, ne chipotons pas), ce qui me hérisse, c’est qu’ils rentrent dans l’église avec des sacs remplis de marchandises païennes. Un jour, j’ai presque cru que mon cœur s’était arrêté de battre pour la deuxième fois. Une touriste avait fait ses emplettes, devinez où ? Dans un sex-shop (c’était écrit en grand sur le cabas) ! Il y avait même une sorte de vilebrequin qui dépassait. Je n’ose pas imaginer l’usage de cette chose, pouah !

— Diz iz ze magnifaïque linteau en mahogany made by Jean Goujon

*Craaaaac*

Ah, mince, le boulet de mon suaire m’a échappé des mains. De toute façon, le bois était ronceux et cette pouffe de guide était déjà bien vieille. Bon débarras !

D’autres courtes histoires

Petits pois en si bémol

Ce n’est qu’arrivé au centre de l’allée « Conserves et condiments » que le vieux Matthieu se rendit compte qu’acheter une boîte de petits pois allait s’avérer plus complexe qu’il ne le…

Continuer à lire

La morale des désespérés

La terre aride s’étendait au-delà des collines pelées, au nord vers la forêt décimée, au sud vers la mer asséchée. Partout où il se portait, le regard ne rencontrait que…

Continuer à lire

Vingt secondes…

Ces sales bestioles s’infiltrent par millier dans la cave. Ils connaissent bien ma phobie des araignées, ces connards, abrités derrière leurs écrans. La caméra fixe la sueur qui dégouline de…

Continuer à lire

Toutes mes courtes nouvelles sont en accès libre sous licence Creative Commons
CC BY-NC-SA 4.0