Le naufrage des rêves

Son univers craquelle, un capharnaüm multicolore s’épand puis s’ébat dans sa tête. Il hurle, se déchire les tympans. Comment a-t-elle pu l’abandonner, seul, dans ce désert peuplé de loups hargneux ? Des dragons venus d’outre-tombe le harcèlent, l’ensorcellent, l’agrippent de toute part. Des nuances de rouge, de gris s’entremêlent devant ses yeux. Les ombres l’embrochent. Il se débat, frappe au hasard, s’arc-boute. La rage l’étrangle. Pourquoi lui a-t-elle retiré sa tendresse ? Ses bras, la chaleur de son corps, tout lui manque. Il crie famine. Jouissance, où te terres-tu ? L’enfer opacifie toute lueur d’espoir. Il ne voit que l’horreur, ne mesure que son impuissance. Alors que, il y a peu, tout n’était que douceur. Elle était sienne, rien qu’à lui, ses seins offerts, ruisselants d’ardeur, abondance d’amour. Ses caresses le transportaient au creux de songes ouatés. Puis, elle l’a quitté, soudain, sans prévenir. Esseulé, il laisse s’écouler la vie, noyant ses rêves dans son chagrin.

Il a dû s’endormir, épuisé d’avoir tant lutté. Il s’étonne, ne la retrouve pas à ses côtés. Puis se souvient : elle est partie. Sans lui. Le bazar tournoie à nouveau dans sa tête. Un hurlement de désespoir se forme dans sa gorge puis s’étouffe, s’arrête. Il vient d’entr’apercevoir un visage dans le brouillard. Une femme. Serait-elle revenue ? Il tente d’ajuster sa vision, crispe le cou, puis se recouche, las. Ce n’est pas elle. Celle-là, c’est Marie, croit-il. La mère suprême, celle que l’on peut implorer en toute circonstance. Il se concentre sur la statuette. Elle est belle. Presque aussi belle que celle qui ne veut plus de lui. Il lui sourit. En retour, Marie l’enveloppe d’un parfum d’extase. Des mains de l’idole s’étirent de longues traînées d’une aveuglante lumière qui se répand dans son âme. Il se sent léger, repu d’amour. Une bienveillance mystique l’enrobe, bouclier universel contre la sauvagerie de ce monde. Entre eux, c’est à la vie, à la mort. Plus rien ne les séparera. Même pas l’autre, si elle décide de réapparaître.

— Dis donc chérie, viens voir, il est réveillé, mais il ne chouine pas pour une fois. Ça a marché ton truc !

— C’est le Dr Mazzo qui recommande cette technique : le laisser pleurer, tout seul, dix ou quinze minutes. Après, il a compris, il ne t’emmerde plus !

Mon ange, mon trésor, mon lapin, on a fait un gros dodo ? Allez, viens dans les bras de maman ! Smac, elle le couvre de bisous, oups ! va falloir que je change ta couche !

Les yeux dans ceux de Marie, il se laisse manipuler, indifférent.

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