La putain des disparus

Le traîneau glisse sans un souffle sur un voile cotonneux. À l’avant, si un équipage de quatre flamants opalins semble le tirer avec panache, aucune rêne ne les relie pourtant au carrosse. À l’arrière, une escorte de pélicans immaculés distribue des poussières d’étoiles. Un paon grandiose entraîne le cortège dans un silence pur, au rythme de ses délicates révérences. Il soulève sa traîne effilée et la déploie au-dessus de sa tête, révélant un camaïeu de blancs.

À leur arrivée dans la ville muette, des hordes d’hommes et de femmes, jeunes ou vieux, s’agglutinent sur leur passage. Poings levés, ils scandent sans un son des slogans fédérateurs. Leurs bouches tordues, prêtes à mordre pour obtenir leur dû, contrastent avec leurs yeux transis de vénération pour la pucelle alanguie sur les peaux de renard argenté qui recouvrent la luge. Son teint laiteux, piqueté de tâches de rousseurs pâles, intensifie le flamboyant de sa masse de cheveux qui ondule sur son sillage, gonflé par un puissant vent fantôme. Sa toison pubienne qui rougeoie dans l’atmosphère blême et ses tétons rose vif lancent des invites visibles au loin : suivez-moi, je me donnerai à vous et ensemble, nous gagnerons !

De sa position élevée, elle surveille le mouvement de la foule qui sort par grappe de petites maisons carrées aux toits plats, enduites de chaux. Tous ses admirateurs, dissimulés sous de longues chemises de lin ou de chanvre naturel, gesticulent, s’ébrouent sans discipline, prêts à tout pour ne pas manquer le convoi. Certains même perdent la vie, piétinés par leurs congénères par trop avides. Son air grave attise la populace. Son sexe ouvert aspire leurs possibles réflexions, questionnements, observations, et les noie dans son jus. Venez à moi, crie-t-elle par son attitude aguichante.

Ils se jettent alors sur elle, se font dévorer tout cru et disparaissent sans bruit dans un nuage de cendre blafarde qu’elle abandonne dans sa foulée, sans un regard. La poudre se disperse, Vésuve bouillonnant, sur la veuve et l’orphelin, recouvre leurs mantilles noires.

Le traîneau glisse sans un souffle sur un voile cotonneux. Le paon blanc, majestueux, guide son attelage de ville en ville et absorbe sans un chuchotis, toujours et encore de nouveaux adeptes qui s’esquivent des petites maisons carrées chaulées de frais.

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