Elle vit dans son trou, comme on vit dans une tombe. Personne ne vient la voir, ou si peu. Même le soleil ne luit plus dans sa boutique. Sur les étagères, des rouleaux de tissus sombres, d’une autre époque, de lourds velours, des gris, du brun, rien de chatoyant. Le silence a envahi l’espace, enrobant chaque grain de poussière d’une cuirasse invisible. Une barrière contre les gens, le monde extérieur. Un coussin contre le vent qui pourrait s’engouffrer emmenant un passant égaré.
Elle vit dans son trou, dans l’odeur de vieille cire, de cuir et du manque d’argent. De poussières surtout, particules de mémoire sans oubli.
Elle vit dans son trou et elle marmonne nuit et jour. Ses yeux, habitués aux couleurs sombres de sa palette d’intérieur, ressortent comme deux grosses billes dans son visage bouffi par l’inactivité. Et la maladie peut-être. On l’appelle la vieille chouette. Les jeunes mères menacent leurs petits, s’ils ne sont pas sages. Mais elles sont les premières à en avoir peur.
Elles se seraient bien laissées tenter par un ruban ou un bouton, une dentelle parfois. C’est si pratique d’avoir une mercerie au village. Pourtant aucune d’entre elles n’a jamais osé franchir le seuil.
La vieille chouette se tient quelquefois dans la vitrine, derrière une pile de draps rongés par les mites. Rongée, elle aussi, de l’intérieur. Elle perce les passants de son regard de hibou, un regard fâché. Fâché avec la vie.
On prétend qu’elle vend des potions, des sortilèges, le soir venu quand les mères chantent des berceuses à leurs enfants et que seules les filles qui ont fauté se laissent aller à la retrouver. Mais personne ne le sait vraiment. On le dit, c’est tout.
Mais elle ne vend rien. Elle ressasse le passé, ses fils morts à la guerre, tous les trois, son mari, mort de douleur. Elle est restée figée dans les cendres et n’attend que son tour. Dans le silence de sa boutique.
