La mort des songes

La pluie tombe d’une langueur monotone. J’avance au rythme de mon frère qui me précède d’un pas imperturbable. Les gouttes cabriolent à mes côtés, me percutent, dansent sur mon dos. J’avance puisque je dois le faire. C’est ainsi. Mon frère s’arrête, je m’arrête aussi. J’attends. Une flaque s’est formée à ma droite, des perles d’eau rebondissent et heurte ma tête. J’attends. Je n’ai rien décidé, tout est organisé par l’une de mes sœurs. Elle nous guide, nous amène vers notre destinée à tous.

Ce matin, réveillés à l’aube, elle nous a annoncé que c’était pour aujourd’hui. Le grand exil. Nous avons quitté notre cocon douillet pour nous enfoncer sous la pluie. Nous marchons depuis, sans distraction, sans question. Puisque c’est écrit.

Mon frère repart. Je le suis. Je ne sais où nous allons, mais la promesse d’une vie nouvelle nous porte. J’ai vu en songe ce paradis destiné : un ciel bleu d’une profonde immensité, un espace sans limites pour voler de nos propres ailes, choisir notre voie à nous, s’égailler parmi des êtres d’une autre dimension. Ce rêve, nous l’avons tous fait. C’est ainsi que cela se passera. Personne ne nous l’a dit, nous le savons, c’est inscrit dans notre âme.

Les ombres s’obscurcissent, le jour tire sur sa fin. Nous aurions déjà dû atteindre notre but, notre futur logis, avant la nuit. J’ai l’impression que nous avons tourné en rond. La flaque de tout à l’heure est maintenant à ma gauche, plus large, plus sombre encore. Ma sœur s’est-elle égarée ? Elle ne nous dit rien, continue sa route avec constance. Mais une peur diffuse se répand parmi nous. Et si nous n’y arrivions pas ? Si la pluie avait modifié nos perceptions ?

D’une impulsion aussi subite qu’inconsciente, je décide de m’écarter du chemin tracé par mon frère. Tant pis, j’assume le risque. Mon autre frère me suit. Nous dévions peu à peu de la route. Je trouve un sentier d’herbe fraîche. Des gouttelettes s’accrochent à mes poils, mais j’avance, heureuse d’avoir pris cette première initiative. D’autres germeront peut-être. Le goût de la liberté m’enivre. On nous avait promis le ciel, je convoite le grand large, le vent venu d’outre monde. Rien n’est plus impossible.

J’avance, opiniâtre. Mon frère me suit. La pluie a cessé. Je ne veux pas m’arrêter ici, je veux continuer, me jeter dans ce tournant, m’engager sur cette route caillouteuse. Cette nouvelle sensation me procure un curieux tremblement dans les pattes. Je sens le sol vibrer, fort. Je m’immobilise, inquiète. Soudain, le noir absolu s’abat sur moi. Plus rien. Je crois que tout est fini.

***

La colonne de chenilles processionnaires conduite par son pasteur s’enfouit avec lenteur dans la terre meuble. Il manque douze individus à l’appel. Ils ne viendront jamais les rejoindre. La vie pour eux s’est arrêtée en cette mélancolique fin d’après-midi de printemps, étouffée dans son élan contemplatif par une lourde automobile.

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