La déchéance des deuils

Paris, le 21 septembre 1897

Monsieur,

Où trouvé-je la force de commencer cette lettre par un cérémonieux « Monsieur » ? La fâcheuse quantité de papier froissé amoncelé au pied de ma chaise prouve qu’aucune formule n’a trouvé grâce à mes yeux. Si j’opte pour ce terme neutre, cela prouve ma volonté d’entrer en contact avec vous sur une base civilisée à défaut d’être cordiale. Je suis en droit d’en attendre autant de votre part. En l’absence de compassion, saurez-vous témoigner d’un peu d’humanité ?

Ces cinq longues années qui se sont écoulées depuis les « faits » vous ont, j’ose l’espérer, permis de prendre conscience du malheur que vous avez engendré et qu’avec l’aide de Dieu, vous avez entrepris de gravir le difficile sentier de la pénitence. Je viens vers vous aujourd’hui avec l’espoir que vous avez franchi suffisamment d’étapes dans votre rédemption.

Vous comprendrez, je n’en doute point, que pour ma part, je ne peux vous pardonner. Tout le mal que vous avez fait à notre famille ne peut s’effacer. Malgré la foi qui me porte, l’idée que Dieu puisse vous accorder son pardon me révulse. Monsieur le curé nous assure cependant que la miséricorde de Dieu est infinie. Pour autant, dit-il, que votre repentir soit sincère et que vous sachiez tendre la main à ceux que vous avez blessés.

Alors, je vous en conjure, faites-le ! Néanmoins, n’attendez pas d’une mère qu’elle pardonne au bourreau de son enfant, mais en faisant un pas dans notre direction, vous ferez preuve de charité chrétienne qui fera, j’en suis certaine, pencher la balance de la Justice Divine. Pensez à sauver votre âme tant qu’il est encore temps ! N’oubliez pas que nous avons pu, grâce à nos relations, faire différer votre exécution pendant toutes ces années ! Cependant, l’heure de votre châtiment approche, ne partez pas sans avoir accompli, ici bas, un acte de bienveillance.

Chaque jour, je revis invariablement le même cauchemar. Chaque jour, je ressens la même douleur vive, le couteau qui se tourne encore et encore dans la plaie d’une mère anéantie. Cette blessure ne peut se refermer, entretenue par une colère en perpétuelle expansion. Ce que vous avez fait subir à ma fille, je ne veux pas le savoir, car je ne l’imagine que trop bien. Au procès, Dieu Soit Loué, vous avez su être discret malgré les sollicitations du juge. Non, je ne viens pas vous demander des précisions. À vous de vivre avec ces réminiscences, si vous le pouvez. Mon cauchemar à moi est plus vibrant, car il est sans cesse renouvelé. Aux horreurs que mon esprit s’obstine à inventer, s’ajoute l’incertitude sur le sort de mon enfant.

Pour une raison que j’ignore, vous vous obstinez depuis toutes ces années à garder le secret. C’est une telle incompréhension pour nous tous. Sachez, monsieur, que votre attitude non seulement vous conduira aux portes de l’enfer — car je ne saurai concevoir que Dieu puisse vous pardonner ce dernier affront — mais nous empêche, nous, sa famille, d’entamer notre processus de deuil.

Cinq ans que vous croupissez dans ce cachot insalubre sans avoir fourni aucun indice probant. Désormais j’ai besoin de réponses. Était-elle bien morte comme vous l’avez soutenu à l’audience ? N’a-t-elle pas été vendue à d’autres monstres ? Les gendarmes nous ont certifié que vous l’aviez bel et bien tué. Mais pourquoi n’avoir jamais fourni la moindre preuve quant à l’emplacement de son inhumation ?

Mon âme de mère ne retrouvera la paix que lorsque je pourrai me recueillir sur sa tombe. Avec la certitude que tout est fini, qu’elle ne souffre plus et qu’elle est désormais au côté du Seigneur.

Monsieur, je ne m’abaisserai pas à vous implorer, mais je fais appel à votre charité chrétienne : dites-nous où se trouve le corps de notre enfant.

Par pitié, dites-le-nous !

Signée : Céleste Moutier-Laval

Destinataire : Marcel Bardet, Prison de la Grande Roquette, Paris.

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