La chute italienne des égoïstes

Les flammes vacillantes des torches ruisselaient dans l’Arno, plongeant entre les embarcations. Le regard de Lorenzo se noya dans ce clair-obscur. Accroupi sur la berge, à l’écart de l’antique ponte Vecchio détruit[1] et de la foule pressée de regagner ses pénates, il se balançait, irrésolu. En avant, très en avant, sa tête irait heurter le fond de la rivière et ses soucis se disperseraient au fil du courant. En arrière, le terre-plein soulèverait la boue des jours d’orage. Il ne savait plus comment reprendre pied, le beau Lorenzo aux boucles noires, maître huchier de renom.

Il signor Perondoli l’avait rejoint à l’atelier tout à l’heure. Il avait admiré le dressoir sur lequel l’artisan travaillait, une pièce de bois précieux sculpté à claire-voie d’arcatures qui aurait dû magnifier la salle de réception de son palazzio. Il avait tourné en rond, triturant les outils, caressant les différents ouvrages en cours de réalisation. L’aveu peinait s’extirper de sa bouche. Lorenzo, sentant que son client piétinait dans ses pensées, incapable de déclencher la foudre qui pourtant n’allait pas tarder à s’abattre sur lui, le devança : « Vous n’êtes plus en mesure de me régler, c’est bien ce que vous êtes venu me dire ? ». Il signor Perondoli soupira, s’assit, se releva, soupira encore et confessa qu’il était ruiné, que son palazzio, sa maison de campagne, ses autres biens, tout serait revendu pour éponger tant bien que mal ses créances. Il se justifia, ce n’était pas sa faute, qu’il n’avait fait que tenter de rétablir la situation catastrophique dans laquelle Florence était plongée depuis quelques mois[2]. Et que, oh, il n’était pas le seul, que d’autres étaient tombés avec lui et que même les plus grands allaient choir, eux aussi, entraînant dans leurs jupes une myriade d’innocents comme lui. Lorenzo coupa sa verve et le poussa, colère contenue, vers la porte. Ce n’était pas le premier acheteur qu’il perdait ainsi, mais serait-ce le dernier ?

Il contempla l’eau du fleuve qui ne semblait pas être emporté par la frénésie qui secouait la ville. À la tombée du jour, elle ne charriait que les lumières frémissantes des flambeaux portés par les passants. Et la clameur du peuple. Combien étaient-ils dans son cas, artisans et commerçants, engagés dans des travaux pour ces marchands qui avaient accordé leur confiance aux magnats de la finance ? Ces puissants qui brassaient or et argent de par l’Europe, prêtant aux princes, à l’État. Ces banquiers qui d’un trait de plume pouvaient changer le cours de l’histoire, effaçant de leur livre de compte les avoirs des nouveaux ennemis ou octroyant des avances à des monarques réputés insolvables en échange de faveurs, de petits arrangements entre amis. Démonstration d’ego, paroxysme du pouvoir.

De toute part, la confiance, valeur primordiale dans ce monde, s’effritait. Édouard III, roi d’Angleterre, qui venait de perdre une énième bataille, avait annoncé qu’il ne rembourserait pas les quelques centaines de milliers de florins d’or qu’il devait aux Bardi et aux Peruzzi. Les financiers, avertis à temps par courriers express, avaient pu revendre une part de leur capital mobilier et immobilier pour faire face à la ruée des petits épargnants qui n’avaient pas tardé à réclamer leur avoir. Ces puissantes compagnies avaient vacillé, mais tenaient encore sur leur socle de roc. Pourtant, la pyramide s’effritait et quelques pierres avaient atteint les entreprises moins colossales, telles que celle de son client, la banque Perondoli[3]. La chute touchait les plus fragiles et lui, Lorenzo, assis tout en bas, essuyait les débris de l’avalanche. Il avait travaillé dur pour que le dressoir soit livré dans le délai convenu. Ses ouvriers, ses apprentis n’avaient pas rechigné à la tâche. Le mois passé, lorsqu’il avait perdu une commande dans les mêmes circonstances, il avait serré les dents, demandé à son épouse de prendre les mesures nécessaires pour limiter les dépenses du ménage. Mais cette fois-ci, il s’était écroulé. Comment allait-il payer son personnel ? Il était leur maître, les hébergeait, les nourrissait. Il en était responsable.

Les eaux noirâtres de l’Arno lui avaient paru la meilleure solution. Sa femme retrouverait bien vite un autre homme, un autre huchier qui saurait mieux que lui imposer ses conditions aux acquéreurs, qui redresserait la situation, apportant un peu de liquidité à l’affaire. Mais Lorenzo, les bras ballants, le menton appuyé sur ses genoux, la tête de plus en plus courbée vers le fleuve, le beau Lorenzo, fut pris d’un doute. Était-ce vraiment la solution ? L’or et l’argent n’allaient pas cesser de circuler, il le supposait tout du moins. Si les Bardi, les Peruzzi tombaient un jour[4], d’autres s’engouffreraient dans la place. Et c’était en ces nouveaux financiers qu’il fallait accorder sa confiance. Lui-même n’avait pas d’épargne à déposer, mais ses clients n’en manquaient pas. L’un d’entre eux, un certain Averardo de Medici[5], drapier de son état, semblait s’y connaître un peu. Il irait lui parler, lui demander conseil. Et si cela n’apportait rien, Lorenzo reviendrait ici, entre chien et loup, s’enfouir dans la vase de l’Arno.


[1]Le Ponte Vecchio, construction de bois remontant à l’époque romaine, fut détruit en 1333. Il ne fut reconstruit en pierre qu’en 1345.

[2]Un krach financier d’une grande ampleur frappa Florence (et Florence uniquement) dans les années 1340 – 1345

[3]D’autres petits établissements tombèrent au cours de l’année 1343 : les Antella, Cocchi, Bonacarsi, Corsini, da Uzzano et Castellani.

[4]Ce fut le cas !

[5]Le premier Medici dont on a la trace. Membre de la corporation de la laine et changeur sans grande envergure à ce moment-là de l’histoire.

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