La correspondance d’Adèle Bloch-Bauer

Vienne, mai 1905

Mon hibou, mon grand-duc, tout de plumes soyeuses vêtu, comme tu es doux dans ma main. Ta présence m’inspire, transporte mon imagination au-delà de la bienséance. Si mon mari savait où tu es capable de m’emmener ! Caresse-moi, descends avec langueur entre mes fesses, fais-moi vibrer sous tes rémiges, ouvre-moi sous tes délices. Cet après-midi encore, juste avant l’heure de la pose, tu m’as attisée. Klimt m’a retrouvée rosie d’émotion, les cuisses moites, les yeux accrochés à son regard, toute transie dans l’attente de quelque chose, d’autres choses.

Ton Adèle d’amour

***

Vienne, décembre 1905

Mon lapin, mon doudou tout doux, ta fourrure me rend folle. J’y frotte ma joue, y glisse mes doigts, tire sur tes poils soyeux. Il s’en est fallu de peu que ma femme de chambre te surprenne ce matin, ta tête sur ma poitrine. Mon drap te cachait et j’ai pu plaider l’innocence, prétextant une migraine pour jouir de toi quelques minutes de plus. Car je dois t’avouer, tu es le seul à pouvoir dresser mes seins avec autant de persuasion. Une frêle caresse et je suis au bord de l’étourdissement. Un besoin intense se propage entre mes reins et tout mon corps se tend vers quelque chose. J’ai guetté, mais rien n’est venu.

Adèle ta belle

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Vienne, juillet 1906

Ma fleur, mon ensorceleuse, que de rêves m’as fournis ton bouton de métal glacé ! Avant même de t’avoir entre mes mains, je t’ai vue, je t’ai sentie, imprimée dans ma chair. Combien de fois je t’ai imaginé tournoyer dans mon cul, tel un tournesol enfievré, manipulé par un amant romanesque tandis que je chevauche un fougueux destrier. Puis je t’ai fait exécuter par mon ami Emil Fuchs, sculpteur de renom. Tu es là désormais, petite fleur, couchée sur un écrin de velours, comme le plus précieux des bijoux. Mais j’attends encore le poète qui viendra me planter ton bouton d’argent, me tourmenter, me malmener. Je sens que je m’écarte à cette idée, que je suinte d’impatience. Klimt se délecte à ma vue, mais ne fait pas un geste vers moi. Pourquoi, pourquoi ?

Ton Adèle au cœur tendre

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Vienne, avril 1907

Mon canard, mon caneton mignon, objet de tentation, que fais-tu là dans ma baignoire ? Tu nages vers moi, créant des vagues, de puissants ressacs qui s’engouffrent dans mon intimité. Les remous atteignent mon ventre et s’écrasent sur mes seins. Tu échoues sur ma presqu’île, hochant la tête avec frénésie, titillant mes sens. Je te relance à mes pieds, mais tu reviens, inexorable aiguillon, emportant avec toi une lame à chaque fois plus sauvage et comme à chaque fois, tu te heurtes au même endroit, frappant du bec mon précieux Vésuve. Il avait raison, Klimt. Tu es capable de bien plus que je ne l’eus imaginé en te voyant. Il t’as glissé sous ma robe, comme un cadeau, un jour où je posais pour lui, peut-être un peu trop lascive, un peu trop impudique. Il m’a promis qu’une fois le tableau terminé, il me montrerait des choses. Bien d’autres choses.

Adelinou-miaou

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Vienne, novembre 1907

Mon roc, mon piton, toi au moins, tu ne me décevras jamais. Klimt est venu, fanfaron, le regard fier, l’épée dardante. Il a cru m’enivrer alors qu’il m’a ennuyé. Il a rêvé pour moi de septième ciel alors que j’ai à peine décollé. Son pieu, certes chaud et actif n’est rien à côté de toi, mon gourdin. Toi qui n’es rien qu’à moi, granitique, prêt à servir en tout lieu, en tout temps. Avec tes collègues, la plume, le lapin, le bouton de fleur et le petit canard rose, vous êtes mes meilleurs alliés. J’ai appris à vous osciller en tous sens, j’ai développé une certaine dextérité, une souplesse qui m’étais, il y a peu, encore inconnues. Je n’ai plus envie de Klimt, ou de quiconque. Quant à mon mari, il vous a découvert dans mon coffret à bijoux. Il a souri et est reparti vers d’autres rivages, sans un mot. Je suppose qu’il me préfère savoir avec vous qu’avec un personnage public un peu trop voyant. Je n’ai besoin de personne désormais.

Adèle Bloch-Bauer, à toi pour la vie


Cette nouvelle est parue dans la Revue Litt’Orale en décembre 2019 et a été lue par Barbara Suie

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