Autobiographie du croque-mort

Aussi loin que je me souvienne, j’ai vécu dans l’ombre de lugubres boyaux souterrains. Nauséabonds. Je ne sus jamais pourquoi je fus le seul de ma famille à en souffrir. Jour et nuit, à en avoir la nausée. Mes frères et mes sœurs se prélassaient dans ce nirvana en décomposition tandis que je rampais en retenant mon souffle. C’est dans ce magma organique en putréfaction que mes parents prirent leur pied. Souvent, longtemps. Bien vite, mon odorat surdéveloppé ne put supporter les effluves écœurants qui éructaient par saccades gazeuses, telles le Vésuve, des multiples pores de cette mélasse dans laquelle nous avions élu domicile. On aurait pu penser, à première vue, que l’espace était suffisant pour que nous tous, cousins, oncles, grand-mères, puissions nous ébattre dans l’aisance. C’était sans compter la folie reproductrice de mes sœurs. Notre caverne se révéla trop vite exiguë et ma claustrophobie prit le dessus sur toutes mes considérations biologiques. Il fallait que je quitte le nid. Et vite !

Ces jours, vécus dans l’horreur à laquelle ma naissance m’avait conscrit me paraissent désormais une éternité. Pourquoi n’ai-je pas fui plutôt ? Englué dans mes habitudes ; engoncé dans le carcan de la pression sociale ; à moins que la peur ne me gouvernât ? Puis soudain, je pris cette décision. Il n’y eut aucun déclic palpable, aucun coup de tonnerre ne vint me frapper. Ce fut juste le bon moment, un éclair de lucidité mêlé d’insouciance.

Je me faufilai donc entre les circonvolutions sanguines et les étoiles des neurones. Je ne comptai plus le nombre de fois où je me cognai contre les parois de ce crâne dont sa lisseté n’octroyait aucun repère. Combien de fois passai-je et repassai-je devant cet insolite amas gélatineux ? Je ne tins aucune statistique susceptible d’éteindre ma motivation. Mais un jour, lorsque je crus avoir atteint le fond de ma résistance aux odeurs et à la promiscuité, je revis cette chose, ce mollusque étrange. Sous les assauts convergents de mes frères coléoptères et de quelques fourmis, le jour apparu enfin en transparence. Victoire ! La sortie était enfin à ma portée. À moi les cieux purs et les grands espaces !

La traversée de ce qui restait de cet œil glutineux fut chose aisée. Ma première bouffée d’air me fit hoqueter, peu habitué que j’étais à cette quantité astronomique d’oxygène. Mais j’y pris plaisir et m’aventurai au loin. J’abandonnai le corps de ce pauvre homme, mon home, ma patrie, sans l’ombre d’un regret. Pourtant, bien vite, la faim me tenailla. Le parquet ciré ne m’offrit aucune source de nourriture : ni cadavre, ni même un brin d’herbe. C’est alors que je découvris ce qui fit mon bonheur pour l’éternité et bien plus.

Devant moi, une immense étagère de bois verni. Et dans chacune des alvéoles, des… choses empilées. Certes, à première vue, ces rectangles plus ou moins rigides, plus ou moins épais, décorés d’une ribambelle de signes cabalistiques n’offraient guère d’intérêt. À quoi pouvaient-ils servir ? L’odeur et la texture de l’un d’entre eux relié de cuir m’inspirèrent le respect. Je grignotai un petit bout et le trouvai fort à mon goût.

C’est ainsi qu’au fil du temps, je laissai ma trace dans les pages de ce précieux livre, signant de mes excrétions mon passage sur cette terre.

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