D’un trait vif, il esquissa les yeux fatigués de Louise. Il redonna à sa silhouette pesante, alourdie par les aléas de sa morne existence, une seconde vie. Qu’il fût attablé à la terrasse d’un bistrot de la butte Montmartre, dans les coulisses de la Gaité Rochechouart ou vautré sur les divans de La Fleur blanche, il dessinait des corps perdus. Il ne s’intéressait qu’à elles. Elles, ses filles sans joie qui glissaient sur l’espérance, tel un automate, le regard sans rêve. Comme Louise, comme Rosa la Rouge qui chaque nuit, chaque jour offrait leur défroque vidée de leur âme. Il les croqua souvent, non pas rafistolées ou rajeunies, juste comme elles étaient, de simples roses un peu fanées. Il reprit son dessin. Louise n’avait pas bougé, elle attendait toujours le passant qui la posséderait pour une heure ou deux. D’un mouvement sûr, il ajouta une ombre qui planait sur le visage de son modèle. Elle n’était pas de celles dont l’éclat redorait le faste des bourgeois. Il souligna la bouche d’un trait épais. Lippe pulpeuse. Pour apaiser les ténèbres qui louvoyaient dans ses pensées, il but une gorgée de sa mixture personnelle : absinthe et cognac. Le relief piqueté de pointes acérées sembla s’aplanir. L’alcool fit taire les ricanements qui surgissaient dans sa tête. Les bassesses de son monde s’éloignèrent. Henri crayonna les lèvres. Non pas pulpeuses : généreuses. Louise, Rosa, toutes ces pauvres créatures l’avaient accepté dans son intégrité malmenée. Demi-homme parmi ses roses piétinées, il leur rendit hommage en les dessinant, encore et encore. Qu’ils se raillent, les autres ! Peu lui importait. Ces filles – ses filles – il les hissa au cœur de son art.
L’histoire ne retiendra pas le nabot disgracieux, mais l’artiste qui sut rendre à ses femmes leur humanité. Son nom ? Henri de Toulouse-Lautrec
