L’affaire de deux cercles

La partie de boules s’éternisait sous un soleil qui ne faiblissait guère. Le Marcel avait dû se coltiner le Parigot qui jouait comme on joue aux billes, en s’amusant. Il ne prenait jamais rien au sérieux et la série de pastis qu’il venait d’ingurgiter avec des glaçons —  oh pauvre — n’arrangeait en rien ses affaires. C’est qu’il avait la cuite joyeuse, le Georges. Il rigolait, il buvait, il donnait de grandes tapes dans le dos de ses acolytes en lançant : « Mais c’est pas grave, ce n’est qu’un jeu ! » Ils étaient menés onze à zéro et leurs adversaires criaient « Fanny, Fanny » de plus en plus fort en se tenant les côtes de rire. Le Georges souriait avec béatitude. Il devait connaître la coutume, le bougre. C’est alors que le Marcel eut une idée de génie. Il lâcha au Parisien : « Té, vé, chez nous, à Pernes, on lui caresse les nichons, à la Fanny ! » Comme ses amis le regardaient d’un drôle d’air, il leur fit un gros clin d’œil tout en expliquant au Georges : « Quand on perd treize à zéro, d’habitude ici dans le Comtat Venaissin et partout en Provence, on doit embrasser le cul de la Fanny, une image ou une statue, pas une vraie demoiselle, té, faut pas rêver ! Bé, chez nous, on fait pas ça. On doit aller en cortège jusqu’au Centre Culturel des Augustins et là, le perdant doit caresser les nénés de la nana du tableau qui est accroché dans le hall. Tu sais, le dessin de cette fille rousse à poil. » Les autres commençaient à comprendre et ajoutaient force détails : « Vé, celle aux yeux verts qui te traversent si bien la peau qu’elle te la troue » ou « Et la procession, c’est en chantant que tu dois la faire » ou encore « Voui, et il faut se mettre à genoux devant la Fanny ». Georges intervint alors : « Oui, je vois de quel tableau il s’agit, celui qui semble avoir été dessiné par Toulouse-Lautrec ? C’est drôle, je n’avais jamais entendu parler de cette coutume auparavant. Et l’autre cercle, il fait aussi comme ça ? »

Il est vrai que le village de Pernes-les-Fontaines avait sa petite spécialité : elle comptait deux cercles de boules. Le Cercle des Boulomanes de Pernes, du bord de la Nesque, celui où d’ordinaire Georges taquinait le cochonnet et la Boule Pernoise du haut du village, plus snob, parce que fréquenté par les bourgeois qui avaient fait construire leur villa de style faux provençal sur la colline, dans la pinède. D’ailleurs, au cercle du Bas, on n’avait jamais compris pourquoi le Parigot n’avait pas choisi l’autre camp.

« Comme je te dis, c’est la coutume à Pernes, les deux cercles font comme ça », répliqua le Marcel. Quelques regards inquiets furent jetés subrepticement entre les participants. Le club du Haut étant l’ennemi numéro un, il y avait peu de chance pour qu’il accepte de jouer cette comédie à l’esstranger. « Bien, bien », conclut Georges, « il ne me reste plus qu’à perdre pour tester cette drôle de pratique ». Et en effet, il perdit la partie.

Sous les hurlements des boulistes et des enfants qui s’étaient rassemblés en masse pour voir le spectacle, Georges et Marcel furent escortés avec panache. Marcel prétendit que seul l’un des coéquipiers devait se plier à la cérémonie et que puisque Georges était le nouveau, c’était un honneur qui lui revenait. Le Parisien accepta de bonnes grâces, trouvant même le courage de plaisanter. C’est vrai qu’il prenait tout à la légère. Ça devait être une caractéristique des habitants de la capitale.

La grimpée jusqu’au Centre Culturel fut scénique. Le « public » demanda à Georges d’entonner plusieurs comptines grivoises qui firent glousser les enfants et s’esclaffer les hommes. L’on s’attendait à ce qu’il rie jaune, qu’il rougisse ou se cache. Mais non, il s’époumonait avec l’allégresse des bienheureux. Plus il s’amusait, plus les spectateurs lançaient des défis grotesques. Les femmes, qui ne participaient d’ordinaire pas à ce genre de manifestations, sortirent sur le pas de leur porte en hochant la tête. Enfin, tant que le Parisien se régalait !

C’était sans compter les enfants. Certains d’entre eux prirent l’initiative d’aller avertir le cercle du Haut que l’on vit descendre à la rencontre du cortège. Les deux groupes s’arrêtèrent à dix mètres l’un de l’autre pour se jauger. Le silence était retombé sur les fanfarons, laissant place aux cigales et aux chuchotements des gamins. Georges s’était tu lui aussi, ne comprenant pas bien ce qui se passait. Les deux chefs se regardèrent, prêts à en découdre. Le Marcel s’était caché en douce derrière le Louis par peur d’écoper des foudres de la meute. Trois bonnes minutes s’écoulèrent sans que personne n’osât avancer un mot. En Provence, quand personne ne parle, c’est synonyme de deuil national. Et encore, une minute de silence c’est déjà beaucoup.

Le responsable du cercle du Haut prit alors la parole en s’adressant à Georges : « Monsieur l’esstranger, chantez-nous une chanson bien de chez vous et montons ensemble voir la Fanny. » Ce fut le signal tant attendu. La foule poussa un immense soupir collectif qui s’entendit jusqu’à Marseille. Les couillonneries et les moqueries reprirent de plus belle, agrémentées des piques du nouveau groupe.

Si la plaisanterie avait amusé Georges jusqu’à présent, la tournure des événements sembla fort lui déplaire. Jouer aux boules avec des péquenots, c’était amusant tant qu’il arrivait à cacher son mépris sous un sourire artificiel. Amuser la galerie, faire le clown dans les rues de la ville, pourquoi pas : il était si supérieur à ces ploucs ! Mais lorsque les deux frères ennemis se liguèrent contre lui, il se sentit ridiculisé. Il crut que le mépris avait changé de camp. Il refusa de chanter, pourtant pressé par la populace. Il accepta de s’agenouiller devant le tableau et caressa furtivement les seins de la jolie rousse pour satisfaire aux exigences de la « tradition », mais il ne riait plus. Une fois la cérémonie terminée, il quitta les boulistes et l’on ne le revit jamais à Pernes.

Depuis ce jour-là, les deux cercles entretinrent des rapports de bon voisinage et organisèrent même, de temps à autre, des compétitions amicales. Mais lorsque le verbe se faisait trop haut, qu’une empoignade risquait de mal tourner, il y avait toujours quelqu’un pour murmurer « Fanny, Fanny ».

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