Essence des lieux

Mais quelle idée de choisir une nuit sans lune ! Elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse faire si sombre. Pas une once de lumière ne balayait le vieux mas reclus au milieu des vignes. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle dormait à la campagne. Mais c’était bien la première fois qu’il n’y avait aucun éclairage nocturne. Rien ! La première chose qu’elle ferait installer serait un énorme spot de cinq cents watts dans le platane. Si elle achetait la maison ! Elle correspondait certes à tous les critères qu’elle s’était fixés : à rénover de fond en comble selon ses goûts, isolée de voisins fureteurs et de chiens brailleurs, à trente minutes d’Aix. Et le plus important, offrir une grande surface au rez-de-chaussée pour son atelier. Un espace qu’elle garnirait d’immenses baies vitrées pour y faire entrer la lumière de Provence. C’était dans cette pièce, qui pour l’instant ressemblait plus à une grange désaffectée qu’à un atelier, qu’elle était assise, entortillée dans son sac de couchage à même le sol en terre battue.

Elle frissonna. Les nuits d’octobre étaient tout aussi humides ici qu’à Paris. Elle aurait dû penser à prendre un radiateur au gaz. Ou de quoi faire un brasero. Ce qui aurait eu l’avantage de faire fuir les mulots et les chauves-souris qu’elle avait déjà croisés en nombre depuis le début de la soirée. Pour l’instant, ils l’avaient laissé tranquille, ne s’occupant que de leurs petites affaires personnelles. Mais en serait-il ainsi, plus tard, lorsqu’elle aurait succombé au sommeil malgré la vigilance qu’elle voulait maintenir ? Si cela s’avérait vraiment trop difficile, elle pourrait toujours repartir, retrouver le lit douillet de sa chambre d’hôtes. Mais non, elle était venue ici dans un but précis et n’allait pas faillir à sa mission. Elle atteindrait l’aube. Coûte que coûte.

Quelle heure était-il ? À peine une heure. Elle aurait du mal à tenir éveillé encore longtemps. Elle décida de faire le tour de la bâtisse.

De jour, ces lieux étaient paisibles, ressourçant, l’atmosphère bienveillante. Cette maison était pour elle, elle en était convaincue. Elle s’y était tout de suite sentie à l’aise, à sa juste place. Pourtant, un petit quelque chose l’avait retenue de signer sur-le-champ l’offre d’achat. Un détail, un ressenti qu’elle avait du mal à expliquer et qu’elle était venue confirmer cette nuit.

Comme tout mas provençal qui se respectait, des pièces basses de plafonds se succédaient en enfilade, selon l’idée d’un labyrinthe construit par un architecte en état d’ébriété. Elle avait visité la maison plusieurs fois, de jour, avait même fait dessiner les plans des futurs aménagements. Malgré tout, là dans le noir avec pour seul éclairage une mini torche, elle avait du mal à se repérer. Ici, c’était la cuisine. L’odeur de vieille suie tenace imbibait les murs. En face, deux autres portes. Celle de gauche donnait sur le cellier puis sur une petite cour. Celle de droite menait à un dédale de chambres qui finissait en cul-de-sac. Elle décida de commencer par là.

Elle fit trois pas, au jugé, vers le centre de la salle. D’un mouvement du poignet, elle balaya de sa lampe l’ensemble de la pièce. Les parois étaient encore recouvertes par endroit d’un papier peint de velours épais. La faible clarté de la torche ne permettait pas de voir tous les détails. Il lui semblait avoir entraperçu une tache bizarre sur le mur de gauche. Elle glissa ses doigts sur la surface : velours, pierre sèche, velours, la tache humide, quelque chose de gluant — une bestiole écrasée ? Des fluides corporels mixés à un reste de carapace. Tournant la tête dans l’espoir de trouver quelque chose qui puisse servir de chiffon, son regard fut attiré par des gravats au fond de la pièce. Mais un bruit retint son attention. Une sorte de sifflement très doux provenait de la chambre voisine. Non, de la cuisine qu’elle venait de quitter. Difficile d’identifier l’origine exacte. Le son semblait naître de partout et de nulle part, se déplaçait sans se mouvoir. Pourtant, le mistral ne soufflait pas cette nuit-là. Elle réprima un petit frisson. Ses sens lui jouaient des tours. Tout était explicable, il ne fallait pas qu’elle ait la frousse au moindre bruit. Sinon, elle ne pourrait jamais habiter seule ici. Elle apprendrait, elle saurait donner des noms à chaque insecte. Chaque craquement. Chaque odeur. Elle apprendrait. Elle prit une profonde respiration, le temps de calmer ses nerfs et entra dans la pièce suivante.

L’air sentait le renfermé, le moisi. La fenêtre n’avait pas été ouverte depuis des lustres. Il faisait toujours aussi noir et sa torche n’offrait qu’une faible clarté juste devant elle. Elle s’avança jusqu’au mur et tâta le crépi mis mal par l’humidité. Était-ce cet air vicié qui rendait l’atmosphère plus pesante ? Aucun son suspect. Sa respiration s’était accélérée. L’enduit suintait par endroit. Un truc collant, visqueux. Du sang frais ? Son radar interne l’avertit que quelque chose s’approchait sans bruit. Ni même un souffle. Les poils de sa nuque se hérissèrent. Elle stoppa net. Une goutte de sueur perla le long de sa colonne vertébrale. La Chose semblait l’envelopper de sa présence. L’envahir de tous côtés. Sans bouger le bas du corps, elle tourna le faisceau lumineux de sa torche vers l’arrière. Rien ! Elle avait dû rêver. Elle entendit à nouveau le léger sifflement qui paraissait provenir de la chambre suivante. Voulait-elle à tout prix continuer ?

La nuit était le moment idéal pour capter l’atmosphère du mas, découvrir ce qui se dégageait vraiment de ces vieux murs. Elle savait que le vécu des habitants précédents, tous depuis le premier, avait imprégné dans la pierre leurs souffrances, leurs joies, leurs doutes et leurs espérances. Elle pourrait rénover la maison, la réaménager, mais ne pourrait pas changer l’essence même du lieu. Elle respira profondément et se dirigea vers la porte.

Cette pièce avait dû être une buanderie ou salle de bain, reconnaissable à son carrelage au sol et sur une partie des murs. Elle aurait pensé que la couleur claire du revêtement allait renvoyer un peu de lumière. Mais il y faisait tout aussi sombre que dans le reste de la bâtisse. À gauche, il devait y avoir une porte basse qui donnait accès à quelques marches conduisant à un réduit en contrebas. Un espace que l’agent immobilier n’avait su définir. En s’engageant dans la buanderie, sa tête heurta une poutre. Elle lâcha sa lampe qui s’éteignit en tombant sur le sol. Une grosse araignée, attirée par les cheveux pris dans sa toile lui dégoulina dans le cou. Elle hurla de frayeur. Puis de douleur. Et d’angoisse à l’idée de se retrouver dans le noir le plus absolu. Elle se tortilla pour essayer de faire dégringoler la bestiole, tout en protégeant sa tête avec son bras. Elle heurta du pied la torche qui se fracassa contre le mur. Elle était à deux doigts de sangloter. Elle s’assit sur le sol glacé et tenta de rassembler ses esprits. Il n’y avait plus que le petit réduit à explorer, elle n’allait pas faire demi-tour maintenant ? Elle prit son courage à deux mains et suivit du bout des doigts les faïences en bon état relatif. Cette buanderie lui avait paru plus modeste de jour. Sa main refroidissait à force d’effleurer les carreaux glacés. Où était ce réduit ? Elle n’arrivait plus à retrouver l’ouverture. Et ce mur qui n’en finissait pas. Bizarre. Son cœur s’accéléra. Comment était-ce possible ? Il fallait continuer, au pire, elle reviendrait vers l’entrée. La pièce n’exaltait aucune odeur de rance, mais il lui sembla que l’atmosphère était tout aussi lourde que dans la chambre précédente. Peut-être plus pesante encore. Non, elle ne rêvait pas, la Chose était là aussi. Elle percevait, non pas son souffle, mais sa présence invisible. Une brise tourbillonna dans son cou. Elle trembla de tous ses membres. Elle se jeta à genoux. Il fallait qu’elle trouve l’ouverture du réduit, et vite. Elle en était certaine, cette minuscule pièce était le centre de la maison. Son sanctuaire.

Que ce carrelage pouvait être glaçant ! Elle sentait le froid envahir ses deux bras. Et ses jambes aussi. L’engourdissement ne tarderait pas à poindre. Elle n’avançait qu’avec difficulté, son cœur lançant de sourds battements dans ses tympans. Non, en fait, ce n’était pas ça. Le son grave et régulier semblait venir d’ailleurs. Et à nouveau cette brise, sur les mollets cette fois-ci. La Chose s’approchait. Elle tremblait de tout son être. Si elle arrivait à l’envelopper tout entière, c’en était fini d’elle.

Elle atteignit enfin l’ouverture, plus basse et plus étroite que dans son souvenir. Elle tenta de se relever, mais prise de vertiges, elle dut s’accrocher à l’encadrement qui paraissait être fait de pâte à modeler. Tout dansait dans sa tête. Les percussions avaient cessé leurs clameurs, mais un grésillement les avait remplacées. Elle avait dû se lever trop vite.

Pliée en deux elle descendit avec prudence les trois marches de béton effrité. La clarté du réduit la surprit. Un rayon de lune semblait percer le fenestron placé tout en haut du mur. Pourtant, dehors, tout à l’heure, elle en était certaine, elle n’avait pas vu l’astre nocturne. Les parois de pierre dévoilaient tour à tour, au gré du faible rayonnement scintillant, des taches de couleur sombre, dessins fascinants que le temps avait produits. Elle fit avec lenteur le tour de la pièce avec la sensation de flotter dans un bain d’éther. Arrivée sous le soupirail, elle s’arrêta et regarda le mur d’en face. Le faisceau lumineux projetait un trait éphémère qui sous ses yeux ébahis forma un chat grimaçant, évanescent. Tout se déroula en l’espace de quelques secondes, mais durant ce bref laps de temps, elle put ressentir une exaltation, une vibration si intense qu’elle se crut au paradis. Un sentiment de bien-être absolu et d’amour universel.

***

— Bonne nouvelle Suzanne, le mas de la Treille a été vendu à la Parisienne de l’autre jour, tu te rappelles, la peintre-sculptrice !

— Le mas de la Secte comme tu l’avais surnommé ? Ouah ! enfin, depuis le temps qu’il était dans nos fichiers. Les autres agents immobiliers seront aussi heureux de l’apprendre. Tu lui as dit pour l’ancien propriétaire ?

— Sa folie tu veux dire ?

— Oui, la sienne et celle de tous les autres !

— Non, elle ne m’a rien demandé !

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