Autopsie des morts

Ils meurent par centaines, par milliers, crucifiés sur les barbelés de nos murs anti-invasions, échoués sur nos plages, largués par des pirogues de fortune, asphyxiés par les gaz d’échappement sous le plancher d’un train routier. Ils meurent par poignées, par grappes, sous les balles que nous avons fabriquées, avec l’argent que nous avons donné à leurs ennemis en échange de quelques litres de pétrole. Ils meurent aussi parce que nous avons exacerbé la haine de l’un envers l’autre, asséché leurs lacs et leurs plaines à force de culture pour nos jolies cheminées au bioéthanol ou nos bouquets de fleurs hors saison. Ils meurent parce qu’épuisés, anéantis, ils sont forcés de quitter leur famille, leur patrie, tout ce qu’ils ont aimé, leurs rêves de ciel bleu. Que dévoilera l’autopsie ? que nous avons été égoïstes, que nous avons détourné la tête, que nous nous sommes gargarisés de bons sentiments ? Derrière le Nous, se cache le Tu qui camoufle le Je.

Nous les accusons de nous envahir, de venir voler notre or, notre travail, alors, nous fermons nos frontières, ne gardons que quelques minuscules trous de souris accessibles aux plus téméraires, au plus chanceux : féroce sélection naturelle.

Hier, le drame a éclaté au grand jour, un bébé est mort, d’autres aussi, peut-être, sûrement ; intervenons, réagissons ! Alors, nous tweetons, partageons les photos de l’horreur, mais que dira le légiste ? Il est mort, ils sont morts, parce que nous n’avons rien fait. Je n’ai rien fait. Mais le Je se cache derrière le Ils.

Hier aussi, I had a dream. Toutes les rues menant à Rome ou à Byzance étaient parsemées de pétales de roses d’un blanc pur. De prolifiques rosiers fleuris embellissaient les bas côtés d’où sortaient des rires de bambins, des panneaux « Bienvenue chez moi », un chemin conduisant à chaque maisonnée où un feu et des sourires accueillaient le voyageur.

Mais le Je se cache derrière le Tu. Accueille, toi ! parce que moi je ne peux pas, tu vois, mon logement est trop petit, je n’ai pas le temps, je travaille trop et mes enfants, je ne peux pas les laisser jouer avec les leurs, tu imagines, ils ont des poux, ils sont sales, mal élevés, ne parlent pas français. Et ma femme, elle risque même de se faire violer, ma maison cambriolée. Non, tu comprends, moi je ne peux pas. Mais toi, tu peux, vas-y, toi !

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