Le baiser des flammes

Marseille, fin mai 1720

Marie Dauplan avait l’habitude des matelots : dix ans qu’elle était lavandière sur le port de Marseille, autant d’années à laver les chemises des marins qu’à soulager leurs effusions après de longs mois d’abstinence. Alors, quand elle fut mandée sur le Grand-Saint-Antoine, elle n’imagina pas une seconde que son destin allait très bientôt être scellé.

À bord de ce navire marchand, elle commença par ravauder les pièces les plus esquintées : renforcer les œillets maltraités de la culotte d’un mousse – trop freluquet et surtout bien trop jeune ; recoudre un bouton sur le gilet d’un matelot – encore frais, musclé à souhait, aux yeux d’un bleu de ciel de Provence ; repositionner une passementerie sur le justaucorps du capitaine Chataud – un homme fier, mais déjà fatigué.

Son inspection de l’équipage l’amena dans les cales du navire, entre sacs de coton et ballots de soieries précieuses, sur une pile de tapis de Damas ou entre les caisses d’épices fort coûteuses. On la prit ou elle se donna, peu importait, car elle fut récompensée par quelques piécettes et deux toises de soie grège.

Elle repartit sur le port avec ses trésors et les hardes à savonner. Elle s’acquitta de sa tâche avec conscience professionnelle tout en repensant aux yeux lapis-lazuli. Elle s’était liquéfiée dans ses mains de marin qui avaient parcouru son corps avec faim. Il l’avait prise brutalement d’abord, l’avait poussé sans ménagement sur un paquetage de fines mousselines, la retournant en tout sens, puis, son feu calmé, son corps se fit plus tendre, ses doigts explorateurs. Elle frissonna aux souvenirs de ses caresses, ses mains écartant les siens, remontant l’avant-bras avec délice, ses baisers, timides d’abord, sur les paupières, tout soyeux, puis le long du lobe de l’oreille, sa bouche mordillant, tout doux, son cou ; touches légères. Cette tendresse subite, quasi inconnue pour l’un comme pour l’autre, répondait à un besoin intense d’amour.

Marie s’enhardit et le caressa à son tour, laissa promener son index sur son torse viril, effleura le téton gauche, glissa effrontément vers son bas ventre et, se conformant aux soupirs de plus en plus rauques de son amant, s’empara de son sexe puissant. Il répondit en pétrissant sa lourde poitrine, y plongeant sa tête tout entière et aspirant goulûment les pointes tendues. Puis, relevant ses jupes, descendit au plus profond de son intimité.

Jamais elle n’avait connu ce paroxysme, toujours soumise à la brutalité des hommes, à leur férocité, à la nécessité de rapports à la sauvette.

Le reverrait-elle dans deux jours lorsqu’elle devrait retourner le linge comme convenu ? C’était fort probable. Elle soupira d’aise, même si son plaisir était gâché à l’idée que le capitaine ne manquerait pas, lui non plus, d’exiger d’elle un petit extra. Peut-être lui donnerait-il une deuxième pièce de soie ou une fine cotonnade ?

Le coupon qu’elle avait présenté à Madame Grimaud, la femme du docteur, avait remporté un vif succès et cette dernière, pour qui pavoiser parmi les bourgeoises relevait d’une importance sociale capitale, lui avait d’ores et déjà glissé à l’oreille que si, par hasard, par chance, elle pouvait en obtenir une autre – plus grande peut-être – elle la lui achèterait avec joie. Marie sourit à la pensée de la coquette Madame Grimaud, qui s’était empressée de dépêcher sa couturière pour lui commander un tablier de fête.

Hélas, rien ne se passa comme prévu. Le soir même, Marie fut prise d’une forte fièvre, suivie de violentes céphalées et finalement de frissons irrépressibles. Elle décéda avant l’aube, laissant ses nombreux marmots dans la plus noire misère. Quelques jours plus tard, le bruit courut dans Marseille que Madame Grimaud, ainsi que sa couturière, avaient succombé elles aussi.

Cette funeste pestilence se propagea ainsi de soierie en lainage, de lin en coton, de tiretaine en chanvre et gagna en quelques jours toute la ville. Logées dans les tissus, les puces, porteuses de la mort, se faufilèrent dans les vêtements des pauvres comme des riches, profitant de la chaleur de ce début d’été provençal et de l’humidité des corps pour s’y développer à loisir. Baisers, embrassades, accolades ou frôlements, elles voyagèrent rapidement et efficacement : tous les malheureux qui entrèrent en contact avec elles succombaient en quelques jours. Devant le désastre annoncé, les habitants les plus fortunés s’enfuirent pour s’installer dans leur bastide champêtre, emmenant dans leur bagage le terrible fléau.

Il fallait réagir, exterminer cet ennemi invisible, suppôt de Satan. On fit appel aux flammes et au soufre, puissants purifiants, supposés capables d’éloigner ce diable : la peste. Marseille s’embrasa pendant trois jours et trois nuits, un brasero allumé devant chaque foyer, chaque portion de rempart. Une vision dantesque pour les habitants confinés dans l’enceinte des murs ; une ultime prière devant l’inexprimable.

Le Grand-Saint-Antoine avait amené l’horreur dans ses cales et le baiser de la soie la répandit dans toute la Provence.

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