La création des saisons

Saint-Rémy de Provence — Janvier 1894

Augustine serrait dans ses grosses mains rêches de paysanne la vieille corde de chanvre qui servait d’ordinaire à hisser les bottes de foin dans le grenier. Elle la tournait et retournait, comme pour en tester la solidité, alors qu’en réalité, elle testait son propre courage. Une voix douce lui intimait de se reprendre, de penser à son mari qui n’allait pas tarder à rentrer, à ses enfants, surtout les trois derniers, trop petits pour être placés comme domestique, à Madeleine, quatre ans à peine et qui avait encore tant besoin d’elle. Une autre voix plus grinçante lui susurrait mielleusement, qu’au contraire, c’était penser à ses enfants que d’abréger les souffrances de la famille. C’était faire acte de charité. Augustine jeta un œil furtif sur le chaudron d’eau chaude qui dansait au-dessus de l’âtre, au rythme saccadé du mistral glacial qui s’infiltrait par tous les interstices. Elle n’avait pu y lancer que quelques carottes et trois topinambours, tout ce qu’elle avait réussi à conserver jusqu’à présent. Et Fernand qui était parti, comme chaque jour désormais, boire sa honte et les quelques sous qui leur restait. Si elle fixait cette corde au crochet où aurait dû se trouver le jambon de l’hiver, si elle grimpait sur cette chaise de paille en piteux état, si… Augustine frissonna. Les enfants seraient alors placés dans des familles d’accueil et avec un peu de chance ne seraient plus obligés de mendier ou de dormir le ventre creux. Mais c’était péché et elle le savait. Pourtant, elle était prête à se damner pour l’éternité si cela pouvait sauver ses petits.

***

Saint-Rémy de Provence — Avril 1893

Fernand regardait en alternance Augustine et son champ de cardères avec amour. Il serrait la main de sa belle sur son cœur et lui murmurait de douces espérances :

– Tu vois, Augustine, comme elles ont bien passé l’hiver, nos plantations, presqu’aucune de perdue. Des robustes, j’te dis ! C’est qu’les graines du Louis, c’est d’la Qua-Li-Té.

Il prononçait ce mot avec distinction comme pour faire ressortir la noblesse des graines du vieux fermier. C’était la première fois qu’il cultivait cette variété de chardon, il lui avait donc fallu acheter les semences auprès d’un collègue et comme tout paysan qui se respecte, il savait combien le choix des plantes mères était crucial pour la bonne qualité du semis à venir.

– Ben oui, tu as eu raison d’avoir fait confiance au Louis, les plants sont prometteurs. Et j’ai eu tort de penser qu’il essayait de t’entortiller. Fernand, tu me pardonnes, hein ?

Fernand pardonnait tout à sa belle Augustine, sa fierté, son trésor. Qu’ils étaient heureux tous les dix, ils formaient la famille la plus joyeuse du village. La plus pauvre, mais la plus heureuse.

L’année dernière, en voyant les autres paysans s’enrichir grâce à la culture des cardayro, Fernand s’était renseigné. On disait que la région était désormais la seule à produire ces chardons à foulon, indispensables à la confection de draps de qualité. Les fortunés marchands d’Avignon revendaient les fleurs séchées aux filatures du nord, en Belgique, en Angleterre, et même en Russie ! De quoi prospérer très vite et sans peine, lui avait-on promis.

***

Saint-Rémy de Provence — Juillet 1893

Les plantes avaient grandi très vite sous les incessantes pluies printanières et les hampes florales atteignirent presque deux mètres. Pinsons et papillons venaient boire dans ces bars à ciel ouvert, offrant à Augustine et les enfants un spectacle enchanteur, sans cesse renouvelé.

Ces belles promesses avaient gonflé Fernand d’orgueil et l’avaient poussé à prendre des risques supplémentaires, sous le regard tendrement amoureux d’une Augustine si fière de son mari. Il avait converti leurs derniers pâturages, avait vendu toutes leurs chèvres et emprunté le mulet du voisin pour défricher le pacage et semer encore et encore de prometteuses cardères.

En ce début juillet, les plantes n’avaient pourtant pas bonne mine. Un violent mistral avait succédé aux pluies du début de l’année. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu de vent si dévastateur : de nombreuses cannes s’étaient couchées, leur pied mal assuré dans le sol gorgé d’eau n’avait pas résisté à la poussée démoniaque. Peut-être qu’au printemps, il aurait dû prendre plus de soin pour protéger les plants, confiait-il à Augustine. Entre les labours, les nouveaux semis et le potager que sa femme, malgré les richesses promises, avait insisté pour conserver, Fernand n’aurait pourtant guère pu en faire plus. Il était fourbu, courbé, vieilli avant l’âge. Si le travail ne lui avait jamais fait peur, l’angoisse d’avoir tout misé sur le mauvais cheval lui rongeait les sangs et rendait ses nuits insomnieuses.

***

Saint-Rémy de Provence — Octobre 1893

La Provence est un pays d’extrêmes : violence dans le verbe, violence des paysages bouleversés par un climat soumis aux fantasmes des dieux, violence des hommes aussi, pris dans ces tourments excessifs. Après les pluies diluviennes et le mistral dévastateur vinrent les longs mois de sécheresse. Le soleil s’était posé à la verticale de Saint-Rémy et ne s’y délogea pas. En ce mois d’octobre, il faisait encore très chaud et les orages d’automne n’arrivaient qu’avec parcimonie.

Les cardayro de Fernand privées d’eau ne s’étaient pas complètement développées. Son Augustine avait eu raison de se méfier du vieux Louis qui leur avait cédé des graines médiocres, trop vite grandies, trop fragiles. Ajoutant à cela un manque de soin au printemps, son inexpérience et sa soif de couvrir sa belle de fanfreluches, les fleurs de Fernand n’atteignirent pas le diamètre nécessaire pour être vendues un bon prix. Les marchands lui expliquèrent que tous les capitules devaient avoir le même diamètre, le plus gros possible, pour pouvoir être montés bout à bout, une fois séchés, sur de longues tiges d’acier. Les draps de laine passaient alors sous un chapelet de cardères qui griffaient sans fin, avec douceur, le tissu pour le lainer, formant ainsi un duvet de feutre, doux, chaud et serré. Sur les marchés d’Avignon et Cavaillon, les acheteurs étaient rois et Fernand ne put écouler son maigre stock.

L’argent vint terriblement à manquer et l’on dut vendre le cochon, trop malingre, à vil prix. Fernand loua alors ses bras aux plus offrants et Augustine tenta, tant bien que mal, de nourrir ses petits avec ce que le potager leur avait laissé récolter.

L’hiver s’avançait, lugubre.

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