Le matin d’une cigale

À l’heure de none, dans ce jardin provençal que rien ne distingue, où santolines et lavandes fusionnent en un écrin d’ocre et d’améthyste, le temps de la sieste s’étire imperceptiblement. Pourtant, sur l’une des longues tiges d’immortelles s’élançant vers l’azur, une nymphe souillée de terre se hisse avec courage et détermination. Elle s’accroche, glisse, tombe et dix fois, elle recommence. En l’espace de deux heures, elle joue un terrible duel avec Chronos. Tout doit être terminé avant que son corps ne durcisse, avant que l’astre du jour ne décline, avant qu’un oiseau ne la choisisse pour festin. Enfin, bien arrimée à sa tige, elle semble à présent totalement immobile. Aurait-elle perdu avant même d’avoir lutté ? Silence. Puis dans un arrachement brutal, une déchirure apparaît sur son dos boursouflé. Inexorablement, Roxane, parfaite imago, s’extrait avec panache de son exuvie désormais asséchée, superflue.

Elle lève le nez et entrevoit une vie de délice dans un ciel d’un bleu intense. Son ressenti s’exprime au-delà du visible. Toutes les promesses de la belle saison, chaleur et plaisirs, effacent les souvenirs déjà lointains des sombres années passées sous terre. Après une rapide toilette au soleil, ses ailes de fines dentelles méticuleusement séchées, Roxane s’envole vers l’un de ses nombreux prétendants qui stridulent avec allégresse dans la canopée.

Une cigale est née, pour ne profiter que l’espace d’un court été d’une vie de bohème puis mourir avec les fleurs quand meurent les jours.

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