La source caustique
Le ciel bleu de Provence miroite dans l’eau du puits. Par intervalles, un léger mistral fripe la surface. Entre deux risées, Manon s’enivre de sa propre beauté, de sa jeunesse. Sa peau de pêche luit au soleil. Ses yeux se confondent dans l’azur. Elle sourit de vanité. Son reflet lui tire la langue.
Dernier soupir
Mes vieux os craquent dans la fatigue du soir. Je n’y vois goutte et pourtant je devine la bergère qui me tend ses bras. Je m’y écroule, monolithe. Diantre ! que ce fauteuil me semble inconfortable aujourd’hui ! Grumeleux, ondulant, presque tiède. Un râle ? Mince… Mémé roupillait sous le plaid !
Exquis cataclysme
Le tonnerre roule sous la masse visqueuse. D’épaisses glaires rouges crépitent, libérant de poisseux geysers. Les cymbales grondent et se mêlent aux cors rugissants. L’irruption frémit, halète, se précipite. La confiture de fraises explose, délivrant son flot de lave parfumée sur la gazinière.
Jeu interdit
Nuit après nuit, une ombre se glisse dans sa chambre. De son berceau, il ne peut que la deviner, mais il perçoit sa respiration saccadée, son haleine chargée de forts effluves. Une peur diffuse le glace. Et comme toujours, l’ombre extirpe une poupée du coffre à jouets, la cajole, la tripote.
La planète du colonel
De charbonneux ectoplasmes sur pattes fil de fer hantent la planète du vieux colonel. Fantasques, ils se glissent dans les méandres de son passé tourmenté, hurlant ses pires hallucinations. Son monde dérive. Jamais il n’aurait dû se mettre au pastis. Combiné avec de l’acide, l’issue est éruptive.
En de-ci, en deçà, au-delà
Il ne peut se mouvoir. Il ordonne, mais aucun muscle ne répond. Un drap enserre ses membres. Mais ce n’est que peu de chose. Il voudrait parler, mais aucun son ne sort de sa bouche muselée. Mais cela n’est rien. Une autre poignée de terre vient le recouvrir. Car il est mort et il en est conscient.
Un job en or
Le duc s’excusa de ne pas pouvoir les recevoir et sortit en poussant sa secrétaire : « Dépêchons, j’ai une lettre importante à vous dicter ! » La duchesse s’étonna que l’établissement fournisse des assistantes personnelles. Le médecin la détrompa : ils étaient tous deux patients de l’asile.
Une vie nouvelle
Le coeur du bébé pulse vite et sourd, comme mon tambour Hello Kitty. Sur le moniteur, je découvre la hideuse crevette grise qui génère tout ce vacarme. Abracadabra ! qu’elle disparaisse, je le veux ! La sage-femme fait glisser le tube sur mon gros ventre. C’est un garçon me dit-elle. Mon petit frère.
Garantie première fraîcheur
« Un beau jarret, Madame ? Un tendron, ça vous tente, Monsieur ? Ne tardez pas, réservez dès maintenant ! Regardez comme ils sont frais ! Je vous mets un mollet de côté ? Chez moi, pas de carcasses rances. Sitôt la fin du marché, ces hommes seront abattus sous vos yeux. À votre service, Madame ! »
Faim de liberté
La fierté explose sur le visage de la mère. Voir son bébé progresser chaque jour vers son autonomie remplit ses yeux d’allégresse. Joie mêlée d’angoisse aussi, constatant qu’il s’éloigne d’elle peu à peu. À quatre pattes devant la gamelle du chat, l’enfant dévore, goulu, les croquettes au thon.
La confusion d’une servante
Ses épingles à cheveux jonchent la route sans fin et son chignon ballotte dans son cou. Sa stricte robe noire de gouvernante s’empêtre dans ses mollets, freine sa course. La chambre de la Cour et non celle de la Tour. Quelle erreur ! Les crocs des chiens claquent dans son dos et Barbe-Bleue ricane.
Jeu de mains
Son sang éclaboussa par jets le mur tapissé de livres. Le poignard tressauta dans son artère fémorale. Il tendit un doigt effaré vers son agresseur qui ricanait bien gras. Un gargouillis fondit dans sa gorge, sa voix pâlit : « Professeur Violet, je vous accuse… »
Et le Colonel Moutarde expira.
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