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	<title>social &#8211; Alice de Castillon &#8211; Autrice</title>
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	<description>Courtes histoires à lire entre deux pauses</description>
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	<title>social &#8211; Alice de Castillon &#8211; Autrice</title>
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		<title>Le suicide des centenaires</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/le-suicide-des-centenaires/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 Feb 2026 10:32:29 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[sénescence]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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<p>C&rsquo;était Mathilde qui avait eu l&rsquo;idée du jeu. Le premier qui voyait un chapeau à fleurs pinçait l&rsquo;autre. Après de longues minutes désertiques, ils durent accepter l&rsquo;évidence, de nos jours, plus personne ne portait ce genre de couvre-chef. Lucien suggéra alors les chaussures à bout pointu. Mais leur vue décadente à tous les deux rendit le repérage athlétique. Ils se penchaient, mains en visière, ou se tordaient en tous sens, sans véritable succès. Plusieurs passants s&rsquo;inquiétèrent de leur état et Lucien dut les rassurer avec patience. Non, merci, tout allait bien, ils prenaient juste un peu le soleil. Bien sûr, il se rendait compte de l&rsquo;image étrange, voire inquiétante, qu&rsquo;ils projetaient&nbsp;: deux vieillards assis sur les premières marches du parvis, épouvantails à moineaux, moulin à vent rhumatisant.</p>



<p>Leur cas s&rsquo;aggrava lorsqu&rsquo;il proposa à sa dulcinée de troquer les godillots contre des vêtements bleus. C&rsquo;était à qui pinçait le plus vite&nbsp;! C&rsquo;était à croire que tous les hommes étaient repeints en marine. Quant aux femmes, elles rivalisaient d&rsquo;azur ou de turquoise sur de discrets myosotis ou de fines lignes serrées. Lucien riait à la joie de sa pétulante Mathilde. Mathilde pleurait d&rsquo;un rire éperdu, devant son joyeux Lucien. Ils avaient retrouvé, pour un instant, l&rsquo;insouciance de l&rsquo;enfance, où un rien vous emmène au septième ciel des petits bonheurs partagés. Les regards appuyés de quelques personnes trop bien pensantes enflammaient leurs éclats hystériques. Qu&rsquo;il était bon d’éparpiller les convenances aux quatre coins&nbsp;!</p>



<p>Mais le jeu ennuya vite Mathilde. Il l&rsquo;aida à se relever et main dans la main, chacun en appui sur une canne, ils s&rsquo;enfoncèrent dans la jungle urbaine. La foule évitait avec soin ce vaisseau qui laissait derrière lui un sillage d&rsquo;incrédulité. Car ils s&rsquo;étaient mis à chanter. Fort haut et fort cacophonique. Lucien bourdonnait tandis que Mathilde déraillait dans les aiguës. L&rsquo;un et l&rsquo;autre frappaient leur canne à contre-rythme de cette mélodie connue d&rsquo;eux seuls.</p>



<p>De temps à autre, son amoureuse interpellait un passant. La bouche collée au visage de l&rsquo;enquiquiné, elle lui postillonnait un&nbsp;: «&nbsp;Vous avez l&rsquo;heure s&rsquo;il vous plaît&nbsp;?&nbsp;» Son dentier chuintait et elle le repositionnait d&rsquo;un doigt énergique. Avant même que le pauvre éberlué ait eu le temps de lui répondre, Mathilde éclatait d&rsquo;un rire perçant. Lucien la tirait alors vers lui, imprimait un doux balancier à leurs deux mains jointes, tandis que son amoureuse chantonnait&nbsp;: «&nbsp;Il est l&rsquo;heure de faire des bêtises, rien que des bêtises, la la la&nbsp;!&nbsp;»</p>



<p>La devanture de <em>Häagen-Dazs</em> leur fit ralentir le pas. Il proposa à sa douce un petit plaisir arrosé de champagne. Mathilde, prise d&rsquo;un élan que seul son estomac pouvait lui procurer, s&rsquo;engouffra ventre à terre dans la boutique. Elle voulut goûter à tous les parfums avant de se décider. Lucien n&rsquo;eut guère le loisir d&rsquo;intervenir tant sa vitesse le surprit&nbsp;: elle avait léché déjà les glaces de trois clients attablés quand il arriva à sa hauteur. Il prit le parti d&rsquo;en rire avec elle — tout en lançant un regard désolé, accompagné d&rsquo;un billet de vingt euros, aux personnes lésées.</p>



<p>Après moult tergiversations, il réussit à asseoir Mathilde sur un banc devant la plus grande des tables. Le serveur revint avec trente-deux cornets à une boule, un cône pour chacun des arômes. «&nbsp;Parce que tous ensemble dans une immense coupe, ça se mélange et on ne peut pas bien les sentir&nbsp;», prétendait l&rsquo;ingénue. Il les positionna, bien alignés en rang d&rsquo;oignons, sur des supports en plastique pour qu&rsquo;elle puisse glisser avec allégresse de l&rsquo;un à l&rsquo;autre. Lucien lui en piquait un peu, lorsque la glace dégoulinait de partout. Mais surtout, il la regardait avec tout l&rsquo;amour du monde. Sa Mathilde, sa femme depuis si longtemps qu&rsquo;il avait oublié le compte exact des années passées en sa compagnie. Des années de bonheur, de joie et de tristesse aussi, bien sûr. Mais toujours dans une grande complicité et beaucoup de joyeusetés. Aujourd&rsquo;hui, il avait décidé que rien ne pourrait mettre un frein à leurs lubies. Tout était permis.</p>



<p>Mathilde se lassa de ses trente-deux glaces. Elle voulut rentrer à la maison, faire une petite sieste à l&rsquo;ombre de l&rsquo;immense platane. Alors, Lucien l&#8217;emmena au jardin municipal.</p>



<p>Elle ne le savait pas, mais ils n&rsquo;avaient plus de foyer. Depuis quelques mois, il vivait chez leur fils, dans un modeste appartement au cœur de la ville, tandis qu&rsquo;elle avait dû être placée dans une résidence médicalisée. Le platane communal ferait l&rsquo;affaire. Mathilde n&rsquo;y vit que du feu. Elle s&rsquo;étendit, bienheureuse, sur la couverture qu&rsquo;il avait pensé à apporter dans son sac à dos. Il en sortit aussi deux capsules rouges. «&nbsp;Regarde, Mathilde, je vais t’en déposer une sur la langue, ouvre bien grand, voilà&nbsp;! Et maintenant, ma chérie, croque à pleines dents. Je t&rsquo;aide un peu, mais c&rsquo;est que tu voulais, n&rsquo;est-ce pas&nbsp;? Tu me l&rsquo;avais dit, quand tu aurais perdu la boule, pas qu&rsquo;un peu, mais vraiment perdu la tête, que tu n&rsquo;avais pas envie de rester comme ça. Alors, je tiens ma promesse. Croque, Mathilde, croque et tout ça sera terminé. Nous nous retrouverons très vite, comme auparavant, amoureux, amoureux de la vie. Croque, Mathilde&nbsp;!&nbsp;»</p>



<p>Les sels de cyanure explosèrent dans son corps. Son estomac se vrilla, sa peau se colora en rose vibrant et sa tendre-aimée glissa ,dans un coma éternel.</p>



<p>Lucien porta à son tour la seconde capsule à sa gorge, la broya et l’engloutit, les yeux tournés vers le ciel.</p>



<p>Pour rien au monde, il n&rsquo;aurait voulu manquer son entrée au paradis, main dans la main avec Mathilde.</p>
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		<title>Les sortilèges de dieu</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/les-sortileges-de-dieu/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 Feb 2026 10:27:15 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[psychologique]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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					<description><![CDATA[La crotte de pigeon avait éclaboussé le haut du pare-brise et perlait par paquets vert marron striés jaunasse. Bien entendu, il n&#8217;y avait plus de détergent dans le réservoir et l&#8217;essuie-glace chuintait sur la vitre en étalant la merde partout. Elle chercha un espace vierge de toute souillure et ce n&#8217;est qu&#8217;au prix de quelques [&#8230;]]]></description>
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<p>La crotte de pigeon avait éclaboussé le haut du pare-brise et perlait par paquets vert marron striés jaunasse. Bien entendu, il n&rsquo;y avait plus de détergent dans le réservoir et l&rsquo;essuie-glace chuintait sur la vitre en étalant la merde partout. Elle chercha un espace vierge de toute souillure et ce n&rsquo;est qu&rsquo;au prix de quelques acrobaties et une ecchymose — le frein à main lui avait harponné la fesse — qu&rsquo;elle dénicha un œilleton susceptible d&rsquo;y coller son nez. De là, elle voyait le balcon du salon et la fenêtre de la cuisine, de ce qu&rsquo;elle supposait être la cuisine d&rsquo;Hélène, de cette fourbasse, sa rivale. Le mot, à peine formé dans son esprit, plongea dans son cœur et la haine se gonfla à nouveau, chassa tout ce qui pouvait encore s&rsquo;y trouver. Elle se souvint d&rsquo;un jour de printemps, il y a dix-huit ans, sur le point de donner naissance à son premier fils, où elle fut prise d&rsquo;une frénésie ménagère&nbsp;: la maison devait être nette pour accueillir ce nouvel être. Les bibelots accumulés lors des vacances en amoureux, les attrape-rêves et même les livres, tout fut entassé, vaille que vaille dans un grand carton destiné à Emmaüs. Des choses neuves, plus douces, une cargaison d&rsquo;amour avaient pu alors prendre place sur les étagères. Aujourd’hui, l&rsquo;inverse venait de se produire dans son âme&nbsp;: les belles choses, les tendres souvenirs, tout cela avait été balayé d&rsquo;une seule parole&nbsp;: «&nbsp;Je te quitte&nbsp;!&nbsp;». La haine, la vengeance, des trucs rugueux qui font mal avaient investi les lieux. Elle s’agrippa au couteau à viande avec fermeté.</p>



<p>L&rsquo;homme qu&rsquo;elle avait aimé depuis le lycée, qu&rsquo;elle n&rsquo;arrivait pas — encore — à ne plus aimer, devait se trouver là-haut. Dans ce deux pièces de misère, dans cet immeuble laid, dans ce quartier de banlieue sans intérêt. Auparavant, il n&rsquo;aurait daigné s&rsquo;aventurer ici. Trop banal, trop <em>looser</em>, de ces endroits envahit par cette classe moyenne très moyenne, dans ses choix, ses amours, ses passions, trop pépérisant, pas assez raffiné. Et pourtant, il était là-haut avec cette ignoble voleuse d’hommes, à boire du champagne, tous deux nus dans des draps de soie froissés. Entre les amas écrasés du pigeon, elle ne pouvait qu&rsquo;imaginer ce lit, la couleur de la literie. Mais elle en était certaine, il lui avait offert une parure luxueuse. En lin peut-être&nbsp;? Non, quelque chose de velouté comme devait l&rsquo;être sa petite culotte bordée de dentelle qui mettait en charme ses atouts fraîcheurs. Vingt ans à peine, la garce. Une gamine aux joues pleines, aux longs cheveux auburn. Quelque part entre la vamp et l&rsquo;innocence.</p>



<p>À la réflexion, la fille lui importait peu. Elle ne représentait qu’une vulgaire parenthèse dans sa vie de couple. Peut-être même qu’il y en avait eu d’autres auparavant. Celle-ci n’avait après tout qu’une envergure un peu plus large. Un temps mort à combler. Quelque chose dans la norme biologique de l’homme. Avec un tout petit «&nbsp;h&nbsp;». Cet enfoiré qui n’a pas su restreindre ses pulsions primaires, qui bouleversait son existence à elle&nbsp;! Elle, victime de ce foutoir. Elle n&rsquo;avait rien vu venir.</p>



<p>Ces dernières années, la tête engoncée dans les soucis de sa marmaille, son horizon s&rsquo;était rétréci, aux zones&nbsp;: école / activités extrascolaires / café des mamans. Elle avait bien tenté de se relancer sur le marché du travail, mais elle n&rsquo;avait peut-être pas mis toute la conviction nécessaire. Se rehausser au niveau des jeunasses dont la dextérité à l&rsquo;ordinateur frisait l&rsquo;impertinence, se retrouver à l&rsquo;ombre d&rsquo;un boss paternaliste alors qu&rsquo;elle avait amassé en elle toutes les prérogatives de l&rsquo;autorité, non merci. Et puis, surtout, l&rsquo;idée de perdre ses microsecondes de liberté qu&rsquo;elle arrivait à grappiller entre les recoins d&rsquo;une journée emplie de bulles crayonnés de l&rsquo;enfance. L&rsquo;image d&rsquo;une mère crevant une à une ses bulles, tassant leur contenu dans un sac à dos susceptible être transporté à droite, à gauche. Une mère qui pourrait ainsi récupérer l&rsquo;air et l&rsquo;espace pour aller se faire exploiter dans un bureau. Cette horrible idée de compresser le temps qu&rsquo;elle consacrait d’ordinaire à sa progéniture. Tout cela l&rsquo;avait horripilé. Elle n&rsquo;avait donc pas aiguisé ses dents ni remonté sa jupe sur ses cuisses ou affûté son curriculum vitae. Pourtant, elle avait été froissée quand les refus s&rsquo;étaient empilés dans sa boîte aux lettres.</p>



<p>Elle devinait que cette Hélène devait parader en petite tenue sur son balcon, le matin, un café aux lèvres, orgueilleuse de jeunesse. Elle travaillait peut-être dans l&rsquo;une de ses grandes tours de verre, pas très loin, dans ce quartier d&rsquo;affaires chic où tous les employés trottaient d&rsquo;un pas fiévreux. Rien à voir avec le rythme des mères dans les bacs à sable. Elle ne pouvait soutenir la comparaison avec cette pétasse.</p>



<p>Ankylosée d&rsquo;être restée de trop longues minutes étirées en italique, elle se reprit une position plus normale sur le siège du conducteur. La boue brunâtre avait commencé à sécher sous le mistral. Elle réitéra le balayage des essuie-glaces. Quelques morceaux s&rsquo;agglutinèrent sur le caoutchouc et formèrent petit à petit une boule dense, emportant avec elle d&rsquo;autres particules. La vitre était encore bariolée, mais la crasse s&rsquo;était éclaircie. Elle n&rsquo;arrivait toujours pas à percer l&rsquo;intérieur de l&rsquo;appartement où devait batifoler son mari, mais sa vision se fluidifiait. Elle fit tourner le couteau à viande sur son pouce. La pointe était aiguisée à souhait.</p>



<p>Elle était née sous une mauvaise étoile, le sort s’acharnait sur elle. Elle attirait les merdes comme un parachierie. N&rsquo;avoir pas été capable de retrouver un travail n&rsquo;avait somme toute été qu&rsquo;un élément parmi d&rsquo;autres. Sa vie avait été piquetée de confettis d’agacements. Pas des gros trucs, mais des ennuis qui s’enchaînaient sans discontinuer. À croire que les éruptions de la colère divine entraînaient des dommages collatéraux dont elle écopait. Comme si elle recevait les micros brisures d’une vitre explosée dans le lointain. Juste quelques éclaboussures sans gravité. Mais à la longue, c’était épuisant.</p>



<p>Élever ses enfants n’avait pas été une sinécure. Entre les dents de l’aîné, la dépression du second, les notes en chute libre de sa fille, elle n’avait guère pu respirer. Une embrouille résolue, et hop&nbsp;! une autre se profilait à l’horizon. Une succession sans fin. Alors, quand son homme lui avait déclaré, d’une voix pressurisée, qu’il l’a quittait, sa réaction première — son unique réaction — fut de glapir&nbsp;: «&nbsp;A non&nbsp;! pas <em>encore</em> une tuile&nbsp;? ça suffit, j’ai eu ma dose&nbsp;!&nbsp;»</p>



<p>Les enfants avaient tous dépassé les caps difficiles et même si la dernière était sur le paillasson de l’adolescence, elle pressentait que les choses ne s’annonçaient enfin pas trop mal. Elle avait réussi à lever la tête de son microcosmique tourbillon. Son panorama s’élargissait et le monde extérieur s’entrouvrait peu à peu. Alors non, pas ça, pas maintenant&nbsp;!</p>



<p>Son mari à peine sorti, elle s’était ruée à sa poursuite, le filant avec discrétion. Elle patientait là, en bas de cet immeuble sans grâce, depuis près de deux heures. Elle ne tenait pas tant à rencontrer cette Hélène. Si elle ne voyait rien, ne savait rien, cela voulait-il dire que cela n’existait pas&nbsp;? Son homme lui reviendra, elle en était certaine. Ce n&rsquo;était qu&rsquo;une passade, la crise de la quarantaine, l&rsquo;appel de la chair fraîche, un souvenir à revivre avant qu&rsquo;il ne soit trop tard. Bien. Elle lui laisserait ce bain de jouvence.</p>



<p>Non ce qu’elle souhaitait, c’était à tout prix renverser la vapeur. Les crachotis du ciel, ces dommages collatéraux, elle allait les faire converger vers cette pouffe. Des petites tracasseries, rien de bien méchants, juste assez pour rendre l’existence plus grumeleuse. Hélène en serait irritée et ça se répercuterait sans doute sur sa vie amoureuse. Elle commencerait par bousiller sa boîte aux lettres et lacérer son courrier. Très ennuyeux de perdre des factures. Quant à remplacer la boîte, c’était le cirque administratif assuré. Elle imaginerait la suite au fur et à mesure. Mais elle songeait d’ores et déjà à altérer la crème de jour de cette idiote afin d’égayer ses joues peau de pêche de disgracieux boutons rouges.</p>



<p>Elle sortit de la voiture, racla le pare-brise avec un Sopalin et armé de son couteau à viande, se dirigea vers l’entrée de l’immeuble.</p>
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			</item>
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		<title>La chute italienne des égoïstes</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/la-chute-italienne-des-egoistes/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 Feb 2026 10:20:27 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[historique]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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					<description><![CDATA[Les flammes vacillantes des torches ruisselaient dans l&#8217;Arno, plongeant entre les embarcations. Le regard de Lorenzo se noya dans ce clair-obscur. Accroupi sur la berge, à l&#8217;écart de l&#8217;antique ponte Vecchio détruit[1] et de la foule pressée de regagner ses pénates, il se balançait, irrésolu. En avant, très en avant, sa tête irait heurter le [&#8230;]]]></description>
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<p>Les flammes vacillantes des torches ruisselaient dans l&rsquo;Arno, plongeant entre les embarcations. Le regard de Lorenzo se noya dans ce clair-obscur. Accroupi sur la berge, à l&rsquo;écart de l&rsquo;antique <em>ponte Vecchio</em> détruit<a id="_ftnref1" href="#_ftn1"><sup>[1]</sup></a> et de la foule pressée de regagner ses pénates, il se balançait, irrésolu. En avant, très en avant, sa tête irait heurter le fond de la rivière et ses soucis se disperseraient au fil du courant. En arrière, le terre-plein soulèverait la boue des jours d&rsquo;orage. Il ne savait plus comment reprendre pied, le beau Lorenzo aux boucles noires, maître huchier de renom.</p>



<p><em>Il signor</em> Perondoli l&rsquo;avait rejoint à l&rsquo;atelier tout à l&rsquo;heure. Il avait admiré le dressoir sur lequel l&rsquo;artisan travaillait, une pièce de bois précieux sculpté à claire-voie d’arcatures qui aurait dû magnifier la salle de réception de son <em>palazzio</em>. Il avait tourné en rond, triturant les outils, caressant les différents ouvrages en cours de réalisation. L&rsquo;aveu peinait s’extirper de sa bouche. Lorenzo, sentant que son client piétinait dans ses pensées, incapable de déclencher la foudre qui pourtant n&rsquo;allait pas tarder à s&rsquo;abattre sur lui, le devança : « Vous n&rsquo;êtes plus en mesure de me régler, c&rsquo;est bien ce que vous êtes venu me dire ? ». <em>Il signor</em> Perondoli soupira, s&rsquo;assit, se releva, soupira encore et confessa qu&rsquo;il était ruiné, que son <em>palazzio</em>, sa maison de campagne, ses autres biens, tout serait revendu pour éponger tant bien que mal ses créances. Il se justifia, ce n&rsquo;était pas sa faute, qu&rsquo;il n&rsquo;avait fait que tenter de rétablir la situation catastrophique dans laquelle Florence était plongée depuis quelques mois<a id="_ftnref2" href="#_ftn2"><sup>[2]</sup></a>. Et que, oh, il n&rsquo;était pas le seul, que d&rsquo;autres étaient tombés avec lui et que même les plus grands allaient choir, eux aussi, entraînant dans leurs jupes une myriade d&rsquo;innocents comme lui. Lorenzo coupa sa verve et le poussa, colère contenue, vers la porte. Ce n&rsquo;était pas le premier acheteur qu&rsquo;il perdait ainsi, mais serait-ce le dernier ?</p>



<p>Il contempla l&rsquo;eau du fleuve qui ne semblait pas être emporté par la frénésie qui secouait la ville. À la tombée du jour, elle ne charriait que les lumières frémissantes des flambeaux portés par les passants. Et la clameur du peuple. Combien étaient-ils dans son cas, artisans et commerçants, engagés dans des travaux pour ces marchands qui avaient accordé leur confiance aux magnats de la finance&nbsp;? Ces puissants qui brassaient or et argent de par l&rsquo;Europe, prêtant aux princes, à l&rsquo;État. Ces banquiers qui d&rsquo;un trait de plume pouvaient changer le cours de l&rsquo;histoire, effaçant de leur livre de compte les avoirs des nouveaux ennemis ou octroyant des avances à des monarques réputés insolvables en échange de faveurs, de petits arrangements entre amis. Démonstration d’ego, paroxysme du pouvoir.</p>



<p>De toute part, la confiance, valeur primordiale dans ce monde, s&rsquo;effritait. Édouard III, roi d&rsquo;Angleterre, qui venait de perdre une énième bataille, avait annoncé qu&rsquo;il ne rembourserait pas les quelques centaines de milliers de florins d’or qu&rsquo;il devait aux Bardi et aux Peruzzi. Les financiers, avertis à temps par courriers express, avaient pu revendre une part de leur capital mobilier et immobilier pour faire face à la ruée des petits épargnants qui n&rsquo;avaient pas tardé à réclamer leur avoir. Ces puissantes compagnies avaient vacillé, mais tenaient encore sur leur socle de roc. Pourtant, la pyramide s&rsquo;effritait et quelques pierres avaient atteint les entreprises moins colossales, telles que celle de son client, la banque Perondoli<a id="_ftnref3" href="#_ftn3"><sup>[3]</sup></a>. La chute touchait les plus fragiles et lui, Lorenzo, assis tout en bas, essuyait les débris de l&rsquo;avalanche. Il avait travaillé dur pour que le dressoir soit livré dans le délai convenu. Ses ouvriers, ses apprentis n&rsquo;avaient pas rechigné à la tâche. Le mois passé, lorsqu&rsquo;il avait perdu une commande dans les mêmes circonstances, il avait serré les dents, demandé à son épouse de prendre les mesures nécessaires pour limiter les dépenses du ménage. Mais cette fois-ci, il s&rsquo;était écroulé. Comment allait-il payer son personnel ? Il était leur maître, les hébergeait, les nourrissait. Il en était responsable.</p>



<p>Les eaux noirâtres de l&rsquo;Arno lui avaient paru la meilleure solution. Sa femme retrouverait bien vite un autre homme, un autre huchier qui saurait mieux que lui imposer ses conditions aux acquéreurs, qui redresserait la situation, apportant un peu de liquidité à l&rsquo;affaire. Mais Lorenzo, les bras ballants, le menton appuyé sur ses genoux, la tête de plus en plus courbée vers le fleuve, le beau Lorenzo, fut pris d&rsquo;un doute. Était-ce vraiment la solution ? L&rsquo;or et l&rsquo;argent n&rsquo;allaient pas cesser de circuler, il le supposait tout du moins. Si les Bardi, les Peruzzi tombaient un jour<a id="_ftnref4" href="#_ftn4"><sup>[4]</sup></a>, d&rsquo;autres s&rsquo;engouffreraient dans la place. Et c&rsquo;était en ces nouveaux financiers qu&rsquo;il fallait accorder sa confiance. Lui-même n&rsquo;avait pas d&rsquo;épargne à déposer, mais ses clients n&rsquo;en manquaient pas. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux, un certain Averardo de Medici<a id="_ftnref5" href="#_ftn5"><sup>[5]</sup></a>, drapier de son état, semblait s&rsquo;y connaître un peu. Il irait lui parler, lui demander conseil. Et si cela n&rsquo;apportait rien, Lorenzo reviendrait ici, entre chien et loup, s&rsquo;enfouir dans la vase de l&rsquo;Arno.</p>



<hr class="wp-block-separator has-alpha-channel-opacity"/>



<p><a id="_ftn1" href="#_ftnref1"><sup>[1]</sup></a>Le Ponte Vecchio, construction de bois remontant à l’époque romaine, fut détruit en 1333. Il ne fut reconstruit en pierre qu’en 1345.</p>



<p><a id="_ftn2" href="#_ftnref2"><sup>[2]</sup></a>Un krach financier d’une grande ampleur frappa Florence (et Florence uniquement) dans les années 1340 &#8211; 1345</p>



<p><a id="_ftn3" href="#_ftnref3"><sup>[3]</sup></a>D’autres petits établissements tombèrent au cours de l’année 1343 : les Antella, Cocchi, Bonacarsi, Corsini, da Uzzano et Castellani.</p>



<p><a id="_ftn4" href="#_ftnref4"><sup>[4]</sup></a>Ce fut le cas !</p>



<p><a id="_ftn5" href="#_ftnref5"><sup>[5]</sup></a>Le premier Medici dont on a la trace. Membre de la corporation de la laine et changeur sans grande envergure à ce moment-là de l’histoire.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Les machines des nyctalopes</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/les-machines-des-nyctalopes/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 Feb 2026 10:14:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[satirique]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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					<description><![CDATA[— Et flûte&#160;! C&#8217;était le troisième ongle qu&#8217;Elena se cassait, sans compter celui qu&#8217;elle avait rongé jusqu&#8217;aux cuticules. Bien entendu, sa manucure ne viendrait pas avant Dieu sait combien de temps. Depuis deux jours, elle était coincée dans ce cagibi de quarante mètres carrés avec son mari et ses deux enfants. Aucune virée shopping possible. [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p>— Et flûte&nbsp;!</p>



<p>C&rsquo;était le troisième ongle qu&rsquo;Elena se cassait, sans compter celui qu&rsquo;elle avait rongé jusqu&rsquo;aux cuticules. Bien entendu, sa manucure ne viendrait pas avant Dieu sait combien de temps. Depuis deux jours, elle était coincée dans ce cagibi de quarante mètres carrés avec son mari et ses deux enfants. Aucune virée shopping possible. De quoi se bouffer toute la corne. Elle se sentait mourir à petit feu. D’ordinaire, il ne se passait guère plus de vingt-quatre heures entre deux de ses visites chez <em>Chanel</em>, <em>Dior</em> et quelques autres. C’était sa thérapie. Indispensable à son bien-être.</p>



<p>Matthew, son imbécile de mari engloutissait des océans de <em>Grey Goose</em>. Elle s&rsquo;était rabattue sur le <em>Cristal Roederer</em>. Mais les bouteilles encore pleines jouaient à cache-cache avec les vides. Et les gosses qui ne cessaient de se taper dessus en long et en large. Pourquoi <em>nanny</em> avait-elle refusé de rester avec eux&nbsp;? Où s&rsquo;était-elle planquée, d&rsquo;ailleurs&nbsp;? Aura-t-elle eu le temps de rentrer chez elle dans le Bronx&nbsp;? Après tout, peu importait. Elle en trouverait une autre dès qu&rsquo;ils pourraient sortir de leur <em>panic room</em>.</p>



<p>Dix, au maximum, lui avait promis Matthew. C&rsquo;était le nombre de jours qu&rsquo;il pouvait tenir grâce aux plats préparés et à la réserve d&rsquo;eau. Mais la vodka se ferait rare avant. Et pas de set de manucure ni sauna ni cryothérapie. Elle devra penser à avertir l&rsquo;intendant qu&rsquo;il puisse prévoir tout cela pour la prochaine occupation. Elle en frémit d&rsquo;avance. D&rsquo;ailleurs, la menace ne semblait pas être réelle. Jusqu’à présent, il n’y avait eu que des échauffourées et des bousculades dans la rue. Elle ne voyait pas pourquoi ils ne sortiraient pas maintenant. Elle en avait assez. Assez.</p>



<p>Elena se planta devant la porte blindée et le doigt en l&rsquo;air s&rsquo;apprêta à composer le code de déverrouillage. Matthew lui hurla des insanités. S&rsquo;en suivit une discussion houleuse, — qui avait raison, — l&rsquo;homme a toujours raison, — c&rsquo;était lui le chef, — elle, elle n’avait aucune notion du danger. Mais pourquoi ne pourrait-elle pas faire ce qu’elle voulait au moins une fois dans sa vie. Ce fut à ce moment précis qu&rsquo;elle vit sur leurs écrans de contrôle plusieurs silhouettes pénétrer dans l&rsquo;immeuble. Hypnotisés, Matthew et Elena surveillèrent leur progression grâce aux diverses caméras infrarouges. Une vingtaine de personnes armées d’un impressionnant arsenal, de coutelas et de <em>Tasers</em> fouillaient le noir avec leurs lampes frontales. Chaque étage était évalué, noté et sécurisé. Les logements étaient vides, leurs occupants avaient déguerpi à moins qu&rsquo;ils n&rsquo;aient, comme eux, trouvé refuge dans leur <em>bunker</em> caché au sein même de leur appartement.</p>



<p>Lorsque les assaillants entrèrent dans leur demeure, Elena retint sa respiration et se fit toute petite. Matthew ricana&nbsp;: «&nbsp;Ils ne peuvent pas t&rsquo;entendre, c&rsquo;est insonorisé, inviolable. Regardons ce qu&rsquo;ils veulent et attendons, on ne peut rien faire d&rsquo;autre de toute façon.&nbsp;» Matthew fronça les sourcils. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux mesurait les pièces et dessinait le plan sur son bloc-notes. Elena finit par s&rsquo;asseoir et tenta de clouer le bec aux mioches. Que pouvait bien signifier tout ce ramdam&nbsp;? Mais la réflexion n&rsquo;était pas l&rsquo;une de ses qualités premières. Elle s&rsquo;endormit.</p>



<p>Son cher époux la réveilla en lui donnant des tapes sur les cuisses.</p>



<p>— Les connards, ils refont toute la déco&nbsp;!</p>



<p>— Quoi, qui, où suis-je&nbsp;?</p>



<p>— Les vandales, ils sont repartis et revenus avec du matos et des ouvriers. Ils construisent des murs dans les chambres, ajoutent des salles de bain. Et ça, dans tout l&rsquo;immeuble&nbsp;! Viens, regarde l’écran, on peut les suivre à la trace. Et en plus, ils ont remis en marche l’électricité.</p>



<p>— Pourquoi des salles de bain&nbsp;? On en a déjà huit, c&rsquo;est pas suffisant&nbsp;?</p>



<p>— Ils foutent tout en l&rsquo;air&nbsp;! Notre belle pièce de réception, ils la cloisonnent. Avec ça, ils abîment le parquet à chevrons et les moulures design que l&rsquo;on avait fait venir de Paris. Crevures&nbsp;!</p>



<p>— Eh bien, Matthew, qu&rsquo;attends-tu&nbsp;? sort de là et va leur dire de déguerpir&nbsp;!</p>



<p>— <em>Darling</em>, regarde cette caméra. Prends le joystick et vise notre porte de sortie&nbsp;! D’ailleurs, je ne sais pas comment ils l’ont découvert, les salopards&nbsp;!</p>



<p>Une armoire à glace, kalach’ dans les bras protégeait un serrurier qui posait des barres de sécurité sur leur unique issue. Ils étaient faits comme des rats dans leur propre forteresse. Leur seul espoir&nbsp;: que la police ou l&rsquo;armée viennent à leur secours et délogent les envahisseurs. Ils passèrent les jours suivants le nez collé sur les caméras de surveillance.</p>



<p>Un type étrange s&rsquo;installa dans la loge du gardien. Il arriva en tirant un lunatique caddie de supermarché débordant d&rsquo;un bric-à-brac hétéroclite&nbsp;: une lampe à pétrole qui semblait cassée, un gobelet de plastique sale, un immense carton, de gros sacs obèses, une couronne de princesse en toc, un plaid moisi, un réchaud à gaz. Elena faillit s&rsquo;étrangler quand elle le vit punaiser des feuilles de papier journal jaunies sur les murs. Pourquoi ce type ne faisait-il pas appel à un décorateur&nbsp;? C&rsquo;était du grand n&rsquo;importe quoi. La lentille de la caméra zooma sur l&rsquo;une des pages&nbsp;: des graphies mystérieuses qui ne ressemblaient pas à de l’anglais. Matthew lui apprit qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;arabe. Enfin, il le supposait. Le sang d’Elena se glaça&nbsp;: un terroriste, c&rsquo;était un terroriste&nbsp;! Et il s&rsquo;était installé, pile ici, dans leur immeuble cossu de la <em>Fifth Avenue</em>&nbsp;!</p>



<p>Les travaux de réaménagement prirent fin au neuvième jour. Elena avait failli plusieurs fois s&rsquo;évanouir devant la médiocrité des matériaux utilisés et le style choisi&nbsp;: une bête peinture blanche recouvrait les banales plaques de plâtres montées à la va-vite. Pas du blanc coquille d&rsquo;œuf, opalin, saturne, ou céruse, non, juste du blanc violent dans sa vulgarité. Mais dans quel monde vivait-on&nbsp;? Prisonnière de son propre fortin, Elena avait fini par se bouffer tous les ongles. La réserve d&rsquo;alcool avait fondu comme neige au Sahara et Matthew errait dans un état comateux sous l’influence combinée du <em>Prozac</em>, <em>Xanax</em> et <em>Prilosec</em>. Les seuls à s&rsquo;en sortir, c&rsquo;était les gamins. Ils s&rsquo;accommodaient de l&rsquo;exiguïté des lieux, des mets insipides réchauffés du micro-ondes et de la liberté que leurs parents leur accordaient. Ils avaient à peu près tout détruit dans le <em>bunker</em> et s&rsquo;amusaient à construire des trucs bizarroïdes avec les pièces du puzzle&nbsp;: morceaux de plastiques, reste de nourriture, bouteilles vides.</p>



<p>Le dixième jour arriva et Elena se pomponna comme elle put. Difficile sans l&rsquo;aide de sa <em>maid</em>.</p>



<p>— À quelle heure vont-ils venir nous ouvrir&nbsp;?</p>



<p>Matthew partit dans un colossal éclat de rire. Elle crut qu&rsquo;il allait avoir une crise cardiaque. Son visage était devenu cramoisi et des larmes jaillissaient tels des geysers de ses yeux injectés de sang. Un hoquet intempestif prit le dessus. Entre deux hics, elle entendit «&nbsp;pauvre fille&nbsp;», «&nbsp;naïve&nbsp;», «&nbsp;mourir ici&nbsp;» et d’autres idioties. Elle se rassit, tapotant sur l&rsquo;accoudoir. Elle attendrait qu&rsquo;il se ressaisisse, elle n&rsquo;était pas à deux minutes près. Du coin de l’œil, elle observa le nouvel occupant de la loge du gardien. Elle devait admettre qu’il s’était pas mal débrouillé pour décorer – tout seul – son unique pièce dans une ambiance brocante-vintage-surréaliste. Elle préférait le minimalisme, mais pourquoi pas, après tout.</p>



<p>Elle se leva d’un bond, une foule compacte entrait dans l’immeuble. Quelques types, dossard fluo, les guidaient. L’un d’entre eux fit déguerpir le pauvre gars de la loge à coups de pied dans l’arrière-train. Au même instant, un couple et leurs enfants entrèrent dans leur appartement. Puis d&rsquo;autres et d&rsquo;autres encore. Elle les vit prendre possession des lieux, poser quelques objets personnels, s&rsquo;asseoir sur des lits de fortune. Elle compta une dizaine de familles. Son hâle se fanait peu à peu.</p>



<p>— Matthew, ces gens-là, ça veut dire quoi&nbsp;?</p>



<p>— Ça veut dire, ma chère, que l&rsquo;on s&rsquo;est fait avoir comme des couillons.</p>



<p>— Mais&#8230;</p>



<p>— L’autre jour, quand le gouvernement a annoncé l&rsquo;état d&rsquo;urgence…</p>



<p>— Catastrophique&nbsp;! J’étais sur le point de sortir déjeuner au <em>Pierre</em>.</p>



<p>— Il nous a incités à nous mettre en sécurité, tu te rappelles&nbsp;? Et bien, il mentait. Sous la contrainte. C’est clair comme de l’eau <em>Bling H²O&nbsp;</em>! À mon avis, les anars’ ont pris le pouvoir. Et leur première mesure, c’est l’expulsion des milliardaires, des <em>happys fews</em>, de leurs <em>penthouses</em>.</p>



<p>— Pour quoi faire&nbsp;?</p>



<p>— Elena, t’as rien vu&nbsp;? Ils ont créé plusieurs appartements dans nos six cents mètres carrés. Ils ont fait de même dans tout l&rsquo;immeuble et selon toute probabilité, dans tous les immeubles de standing de notre quartier.</p>



<p>— Mais à quoi ça sert tous ces studios&nbsp;?</p>



<p>— Réfléchis, <em>damned</em>&nbsp;! C&rsquo;est pour loger tous ces gens. Tous ceux qui n&rsquo;ont pas de toit à New York, des sans-abri, des émigrés, que sais-je&nbsp;?</p>



<p>— Oh&nbsp;! Et nous alors&nbsp;?</p>



<p>— Nous&nbsp;? Ha&nbsp;! Nous, ils vont nous laisser moisir ici. On est foutu Elena. Foutu. On va crever&nbsp;!</p>



<p>— Mince alors&nbsp;! Ce soir je dois assister au <em>charity ball </em>que la Reine de Jordanie organise en faveur des enfants aveugles. Tu crois qu&rsquo;ils me permettront d’y aller&nbsp;?</p>
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			</item>
		<item>
		<title>L&#8217;affaire de deux cercles</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/laffaire-de-deux-cercles/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 Feb 2026 09:56:55 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[satirique]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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<p>La partie de boules s&rsquo;éternisait sous un soleil qui ne faiblissait guère. Le Marcel avait dû se coltiner le Parigot qui jouait comme on joue aux billes, en s&rsquo;amusant. Il ne prenait jamais rien au sérieux et la série de pastis qu&rsquo;il venait d&rsquo;ingurgiter avec des glaçons —&nbsp; oh pauvre&nbsp;— n&rsquo;arrangeait en rien ses affaires. C&rsquo;est qu&rsquo;il avait la cuite joyeuse, le Georges. Il rigolait, il buvait, il donnait de grandes tapes dans le dos de ses acolytes en lançant&nbsp;: «&nbsp;Mais c&rsquo;est pas grave, ce n&rsquo;est qu&rsquo;un jeu&nbsp;!&nbsp;» Ils étaient menés onze à zéro et leurs adversaires criaient «&nbsp;Fanny, Fanny&nbsp;» de plus en plus fort en se tenant les côtes de rire. Le Georges souriait avec béatitude. Il devait connaître la coutume, le bougre. C’est alors que le Marcel eut une idée de génie. Il lâcha au Parisien&nbsp;: «&nbsp;Té, vé, chez nous, à Pernes, on lui caresse les nichons, à la Fanny&nbsp;!&nbsp;» Comme ses amis le regardaient d&rsquo;un drôle d&rsquo;air, il leur fit un gros clin d&rsquo;œil tout en expliquant au Georges&nbsp;: «&nbsp;Quand on perd treize à zéro, d’habitude ici dans le Comtat Venaissin et partout en Provence, on doit embrasser le cul de la Fanny, une image ou une statue, pas une vraie demoiselle, té, faut pas rêver&nbsp;! Bé, chez nous, on fait pas ça. On doit aller en cortège jusqu&rsquo;au Centre Culturel des Augustins et là, le perdant doit caresser les nénés de la nana du tableau qui est accroché dans le hall. Tu sais, le dessin de cette fille rousse à poil.&nbsp;» Les autres commençaient à comprendre et ajoutaient force détails&nbsp;: «&nbsp;Vé, celle aux yeux verts qui te traversent si bien la peau qu&rsquo;elle te la troue&nbsp;» ou «&nbsp;Et la procession, c&rsquo;est en chantant que tu dois la faire&nbsp;» ou encore «&nbsp;Voui, et il faut se mettre à genoux devant la Fanny&nbsp;». Georges intervint alors&nbsp;: «&nbsp;Oui, je vois de quel tableau il s&rsquo;agit, celui qui semble avoir été dessiné par Toulouse-Lautrec&nbsp;? C&rsquo;est drôle, je n&rsquo;avais jamais entendu parler de cette coutume auparavant. Et l&rsquo;autre cercle, il fait aussi comme ça&nbsp;?&nbsp;»</p>



<p>Il est vrai que le village de Pernes-les-Fontaines avait sa petite spécialité&nbsp;: elle comptait deux cercles de boules. Le Cercle des Boulomanes de Pernes, du bord de la Nesque, celui où d’ordinaire Georges taquinait le cochonnet et la Boule Pernoise du haut du village, plus snob, parce que fréquenté par les bourgeois qui avaient fait construire leur villa de style faux provençal sur la colline, dans la pinède. D&rsquo;ailleurs, au cercle du Bas, on n&rsquo;avait jamais compris pourquoi le Parigot n&rsquo;avait pas choisi l&rsquo;autre camp.</p>



<p>«&nbsp;Comme je te dis, c&rsquo;est la coutume à Pernes, les deux cercles font comme ça&nbsp;», répliqua le Marcel. Quelques regards inquiets furent jetés subrepticement entre les participants. Le club du Haut étant l&rsquo;ennemi numéro un, il y avait peu de chance pour qu&rsquo;il accepte de jouer cette comédie à l&rsquo;<em>esstranger</em>. «&nbsp;Bien, bien&nbsp;», conclut Georges, «&nbsp;il ne me reste plus qu&rsquo;à perdre pour tester cette drôle de pratique&nbsp;». Et en effet, il perdit la partie.</p>



<p>Sous les hurlements des boulistes et des enfants qui s&rsquo;étaient rassemblés en masse pour voir le spectacle, Georges et Marcel furent escortés avec panache. Marcel prétendit que seul l&rsquo;un des coéquipiers devait se plier à la cérémonie et que puisque Georges était le nouveau, c&rsquo;était un honneur qui lui revenait. Le Parisien accepta de bonnes grâces, trouvant même le courage de plaisanter. C&rsquo;est vrai qu&rsquo;il prenait tout à la légère. Ça devait être une caractéristique des habitants de la capitale.</p>



<p>La grimpée jusqu&rsquo;au Centre Culturel fut scénique. Le «&nbsp;public&nbsp;» demanda à Georges d&rsquo;entonner plusieurs comptines grivoises qui firent glousser les enfants et s&rsquo;esclaffer les hommes. L&rsquo;on s&rsquo;attendait à ce qu&rsquo;il rie jaune, qu&rsquo;il rougisse ou se cache. Mais non, il s&rsquo;époumonait avec l&rsquo;allégresse des bienheureux. Plus il s&rsquo;amusait, plus les spectateurs lançaient des défis grotesques. Les femmes, qui ne participaient d&rsquo;ordinaire pas à ce genre de manifestations, sortirent sur le pas de leur porte en hochant la tête. Enfin, tant que le Parisien se régalait&nbsp;!</p>



<p>C&rsquo;était sans compter les enfants. Certains d&rsquo;entre eux prirent l&rsquo;initiative d&rsquo;aller avertir le cercle du Haut que l&rsquo;on vit descendre à la rencontre du cortège. Les deux groupes s&rsquo;arrêtèrent à dix mètres l&rsquo;un de l&rsquo;autre pour se jauger. Le silence était retombé sur les fanfarons, laissant place aux cigales et aux chuchotements des gamins. Georges s&rsquo;était tu lui aussi, ne comprenant pas bien ce qui se passait. Les deux chefs se regardèrent, prêts à en découdre. Le Marcel s&rsquo;était caché en douce derrière le Louis par peur d&rsquo;écoper des foudres de la meute. Trois bonnes minutes s&rsquo;écoulèrent sans que personne n&rsquo;osât avancer un mot. En Provence, quand personne ne parle, c&rsquo;est synonyme de deuil national. Et encore, une minute de silence c&rsquo;est déjà beaucoup.</p>



<p>Le responsable du cercle du Haut prit alors la parole en s&rsquo;adressant à Georges&nbsp;: «&nbsp;Monsieur l&rsquo;<em>esstranger</em>, chantez-nous une chanson bien de chez vous et montons ensemble voir la Fanny.&nbsp;» Ce fut le signal tant attendu. La foule poussa un immense soupir collectif qui s&rsquo;entendit jusqu&rsquo;à Marseille. Les couillonneries et les moqueries reprirent de plus belle, agrémentées des piques du nouveau groupe.</p>



<p>Si la plaisanterie avait amusé Georges jusqu&rsquo;à présent, la tournure des événements sembla fort lui déplaire. Jouer aux boules avec des péquenots, c’était amusant tant qu’il arrivait à cacher son mépris sous un sourire artificiel. Amuser la galerie, faire le clown dans les rues de la ville, pourquoi pas&nbsp;: il était si supérieur à ces ploucs&nbsp;! Mais lorsque les deux frères ennemis se liguèrent contre lui, il se sentit ridiculisé. Il crut que le mépris avait changé de camp. Il refusa de chanter, pourtant pressé par la populace. Il accepta de s&rsquo;agenouiller devant le tableau et caressa furtivement les seins de la jolie rousse pour satisfaire aux exigences de la «&nbsp;tradition&nbsp;», mais il ne riait plus. Une fois la cérémonie terminée, il quitta les boulistes et l&rsquo;on ne le revit jamais à Pernes.</p>



<p>Depuis ce jour-là, les deux cercles entretinrent des rapports de bon voisinage et organisèrent même, de temps à autre, des compétitions amicales. Mais lorsque le verbe se faisait trop haut, qu&rsquo;une empoignade risquait de mal tourner, il y avait toujours quelqu&rsquo;un pour murmurer «&nbsp;Fanny, Fanny&nbsp;».</p>
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		<item>
		<title>La perle des maléfices</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/la-perle-des-malefices/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 07 Feb 2026 09:55:47 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[merveilleux]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p>Elle l&rsquo;observait par-delà les flammes, fermant un œil, puis l&rsquo;autre, en le couvrant de sa main. Qu&rsquo;il était beau son Aimable dans la lumière scintillante du brasier&nbsp;! La petite fille soupira d&rsquo;aise. Elle pouvait passer des heures à le regarder, de loin, bien cachée derrière un muret de pierres, dans le creux des branches du vieux saule, ou tapis sous un buisson de romarin. Qu&rsquo;il était fort et sa peau cuivrée luisait sous l&rsquo;effort des travaux agricoles&nbsp;! Ce soir, pourtant, elle n&rsquo;aimait pas trop ce qu&rsquo;elle voyait. Elle l&rsquo;avait vu prendre, en douce, la main de Fanette, une grosse fille de ferme un peu niaise. Joséphine trouvait qu&rsquo;elle riait beaucoup trop fort et bien trop souvent. Son corsage était toujours ouvert bien plus que les conventions l&rsquo;exigeaient, même pour une paysanne. Maintes fois, elle s’était fait réprimander par la femme du métayer, mais Fanette resserrait la corde de coton en gloussant et le caraco se rouvrait à la première occasion. Joséphine estimait que Fanette était encore plus bête qu&rsquo;une poule. Alors, quand tout à l’heure <em>son</em> Aimable s&rsquo;était approché de cette idiote, elle avait grimacé de dépit. Aimable attendrait quelques années qu&rsquo;elle soit en âge de se marier, cela avait toujours été évident pour Joséphine&nbsp;! Elle pourrait ainsi lui déclarer son amour, il prendrait sa main avec douceur et la baiserait avec dévotion. Il l&rsquo;enlèverait et la porterait comme un précieux trésor jusque chez monsieur le curé pour qu&rsquo;il bénisse leur union secrète. Car Joséphine, du haut de ses treize ans, était consciente que ses parents, de riches propriétaires terriens, ne la laisseraient pas épouser un valet de ferme&nbsp;! Mais qu&rsquo;importe. Joséphine était prête à tout pour son bel Aimable. Bien entendu, elle ne lui avait rien dit. Elle ne s&rsquo;était même pas aventurée à lui parler, au-delà d&rsquo;une timide salutation, un jour qu&rsquo;elle s&rsquo;était trouvée tout à fait par hasard sur son chemin.</p>



<p>En fermant un œil et en tournant un tout petit peu la tête, Joséphine pouvait faire abstraction de Fanette. Elle ne distinguait que son prince qui brillait derrière l&rsquo;immense feu de joie. En fermant l&rsquo;autre, elle voyait Fanette, le corsage encore plus délacé que d&rsquo;habitude, qui riait stupidement. Deux jeunes gens s&rsquo;étaient approchés du couple. Ils n&rsquo;allaient pas tarder à rejoindre les danseurs qui s&rsquo;étaient lancés dans une musette endiablée. Joséphine préférait rester ici avec les vieux du village et sa mamie.</p>



<p>Ce matin, peu avant l&rsquo;aube, elle était partie cueillir les sept plantes sacrées de la Saint-Jean. En ce jour de fête, les herbes recouvertes de rosées possédaient des pouvoirs encore plus puissants que d&rsquo;habitude. Elle confectionnerait des cataplasmes de millepertuis pour les jambes de sa grand-mère et un tonic à base d’achillée millefeuille. Mais, elle avait aussi récolté d&rsquo;autres plantes, des herbes secrètes dont personne ne parlait en public, en tout cas pas devant elle. Mais Joséphine écoutait sans vergogne aux portes et elle avait entendu la sage-femme conseiller sa tante, ainsi qu’une jeune servante qui ne s&rsquo;était pas très bien sentie pendant quelque mois.</p>



<p>La vieille Mélie connaissait aussi beaucoup de recettes pour soulager ou pour détruire. Elle était discrète, cette sorcière revêche, mais Joséphine savait y faire, la flattant pour qu’elle s’épanche. La petite fille accompagnait souvent Mélie dans ses errances à travers les prés. Elle avait réussi à lui extraire quelques secrets de potions et formules mystérieuses. D&rsquo;ailleurs, elle s&rsquo;apprêtait à en essayer une, en cette nuit sacrée. Les plantes, qu&rsquo;elle avait récoltées avec soin ce matin, séchaient en ce moment même au-dessus de son lit. Dès que le feu de la fête sera consumé et que les jeunes gens s&rsquo;amuseront à sauter par-dessus les flammes mourantes, elle demandera à l&rsquo;intendant de lui prendre un menu bout de braise qu&rsquo;elle déposera dans un pot avec ses plantes magiques. Ce soir, elle testera un nouveau sortilège mi-inspiré des savoirs de la vieille Mélie, mi-sorti tout droit de son imagination.</p>



<p>Joséphine partit se coucher bien avant que Fanette soit entraînée par Aimable et ses acolytes à l’extérieur du groupe, loin des lumières et des violons de la fête.</p>



<p class="has-text-align-center">***</p>



<p>En ce lendemain de réjouissance, la maisonnée peinait à sortir d&rsquo;une doucereuse léthargie, au contraire de Joséphine qui, surexcitée, s&rsquo;était levée de bon matin. Elle avait couru à la ferme pour tenter d&rsquo;entr’apercevoir son amoureux. Il était bien là, avec les autres valets à se débarbouiller au puits, tout guilleret, lançant des clins d&rsquo;œil complice à ces compagnons de la veille. Il vit Joséphine a moitié cachée derrière un buisson et l&rsquo;interpella en riant&nbsp;: «&nbsp;Bonjour mam&rsquo;zelle, vous cherchez qu&rsquo;equ’chose&nbsp;?&nbsp;» Joséphine s&rsquo;enfuit, rouge de confusion. Il lui avait parlé&nbsp;! Il lui avait parlé&nbsp;! La potion magique avait fait effet&nbsp;! Enfin, en partie en tout cas. Elle se mit à la recherche de Fanette qui aurait dû quitter la ferme, pour autant bien sûr que son maléfice se soit avéré efficace. Elle ne la trouva ni à l&rsquo;écurie, ni à la cuisine, ni encore à la buanderie. Aurait-elle réussi&nbsp;? Par acquit de conscience, Joséphine courut jusqu&rsquo;à l&rsquo;orée du bois pour avoir une vue dominante sur l&rsquo;exploitation. Les poules, qui étaient revenues chercher le grain lancé par l&rsquo;une des servantes s&rsquo;en allaient vadrouiller à travers champs. Les chèvres s&rsquo;étaient rassemblées dans le pré tout au sud. La cour était momentanément vidée de tout occupant. Tous les domestiques devaient être attelés à leurs tâches matinales. Il ne restait plus qu&rsquo;à redescendre pour vérifier si Fanette n&rsquo;était pas retournée à l&rsquo;intérieur. Quand, soudain, elle crut entendre un rire bizarre, comme celui du geai des chênes. Elle se tourna vers la forêt d&rsquo;où venait le son et vit arriver celle-là même qu&rsquo;elle cherchait, tout échevelée, à moitié nue sous sa chemise déchirée, sa coiffe attachée sous son cou et pendant dans son dos. Elle courait, non pas en ligne droite, mais en faisant des tours sur elle-même, des bonds sur le côté, criant, hurlant, riant, Joséphine ne savait pas au juste. La petite fille, tremblante de peur à la vue de ce comportement démentiel, s&rsquo;enfuit en hâte rejoindre les siens.</p>



<p class="has-text-align-center">***</p>



<p><em>Quelques mois plus tard&#8230;</em></p>



<p>Depuis que Fanette était partie pour une «&nbsp;maison de santé&nbsp;» —&nbsp;comme on le chuchotait&nbsp;— Aimable s&rsquo;était comporté d’une manière un peu bizarre. Joséphine trouvait qu&rsquo;il était plus taciturne, qu&rsquo;il faisait moins la fête avec les autres valets. Lorsque Suzette, une petite bergère arrivée depuis peu, fit des <em>mines</em> devant Aimable et que celui-ci sembla avoir retrouvé sa gaîté, Joséphine estima qu&rsquo;il était temps de faire brûler à nouveau quelques herbes de la Saint-Jean qu&rsquo;elle avait conservée précieusement. Le sortilège avait si bien réussi la première fois, qu’elle n&rsquo;eut aucun doute&nbsp;: Suzette allait disparaître, elle aussi.</p>



<p>Et Suzette disparut en effet. On ne récupéra que sa robe déchirée accrochée à un bosquet. À la ferme, on conclut qu&rsquo;un loup l&rsquo;avait dévorée. Mais on murmurait d’ailleurs beaucoup et nombreux était ceux qui commençait à regarder Aimable et ses amis d&rsquo;un air bizarre. On l’aurait vu vagabonder avec ses deux comparses dans les collines où la jeune pastourelle faisait paître ses brebis.</p>



<p>Heureusement que Joséphine veillait au grain. La place dans le cœur de son amoureux était libre, pour le moment, et chaque jour qui passait l&rsquo;approchait de l’instant bienheureux où il viendrait lui pendre la main en lui soupirant des mots doux.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
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		<item>
		<title>En blanc et noir</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/en-blanc-et-noir/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 05 Feb 2026 16:28:11 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[drame]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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					<description><![CDATA[La pierre suinte, glisse sous ses ongles qui s&#8217;accrochent à la fragile mousse. Son pied trouve un appui miraculeux dans une échancrure. Nana reprend son souffle, évalue les derniers mètres à grimper. Surtout ne pas jeter un regard vers le bas. Le noir pourrait la happer. Elle frissonne, de froid, de peur. Les images de [&#8230;]]]></description>
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<p>La pierre suinte, glisse sous ses ongles qui s&rsquo;accrochent à la fragile mousse. Son pied trouve un appui miraculeux dans une échancrure. Nana reprend son souffle, évalue les derniers mètres à grimper. Surtout ne pas jeter un regard vers le bas. Le noir pourrait la happer. Elle frissonne, de froid, de peur. Les images de son cauchemar la hante : les cris fous de rage de son conjoint, les coups, encore et encore ; un long blanc, puis la nuit. La lune s&rsquo;amuse sur la margelle du puits, redonne espoir à Nana. Elle y est presque. D&rsquo;une chiquenaude, la main de son tortionnaire la renvoie au fond du trou.</p>
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			</item>
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		<title>Le bébé des Pierres</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/le-bebe-des-pierres/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 05 Feb 2026 11:40:53 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[réaliste]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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					<description><![CDATA[– Seigneur, voilà que la première vendeuse se pâme&#160;! – Vous croyez qu&#8217;elle est grosse&#160;? – Il se peut. Cela fait trois mois tout juste qu&#8217;elle a épousé Pierre Guichard, le second à la soie. – Et ce Pierre-là serait le père&#160;? – Vous en doutez&#160;? – Ces dernières semaines, je l&#8217;ai souvent vue dans [&#8230;]]]></description>
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<p>– Seigneur, voilà que la première vendeuse se pâme&nbsp;!</p>



<p>– Vous croyez qu&rsquo;elle est grosse&nbsp;?</p>



<p>– Il se peut. Cela fait trois mois tout juste qu&rsquo;elle a épousé Pierre Guichard, le second à la soie.</p>



<p>– Et ce Pierre-là serait le père&nbsp;?</p>



<p>– Vous en doutez&nbsp;?</p>



<p>– Ces dernières semaines, je l&rsquo;ai souvent vue dans le bureau du sous-directeur.</p>



<p>– Voulez-vous dire qu&rsquo;elle a… qu&rsquo;avec Pierre Bourdoncle&nbsp;?</p>



<p>– C&rsquo;est indéniable.</p>



<p>– Ah&nbsp;! Et donc le bébé…</p>



<p>– On peut le supposer. Que cela arrive aux oreilles du directeur, la pauvre fille ne resterait pas un jour de plus «&nbsp;Au Bonheur des Dames&nbsp;».</p>



<p>– Et vous seriez alors immédiatement promue première vendeuse.</p>



<p>– À n&rsquo;en point douter.</p>



<p>– Tout de même, oseriez-vous&nbsp;?</p>



<p>– Certaines choses ne peuvent demeurer longtemps secrètes dans un Grand Magasin de nouveautés comme le nôtre. N&rsquo;est-ce pas&nbsp;?</p>



<p>– Oh taisez-vous, taisez-vous&nbsp;! La voilà qui revient à elle.</p>
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		<title>La morale des désespérés</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/la-morale-des-desesperes/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 05 Feb 2026 11:38:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[science-fiction]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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					<description><![CDATA[La terre aride s&#8217;étendait au-delà des collines pelées, au nord vers la forêt décimée, au sud vers la mer asséchée. Partout où il se portait, le regard ne rencontrait que désert. Désert d&#8217;Hommes, désert de vie. Pas strictement inhabité cependant. Là-haut, sur l&#8217;une de ces collines enflammées par le chaud soleil levant, une jeune femme [&#8230;]]]></description>
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<p>La terre aride s&rsquo;étendait au-delà des collines pelées, au nord vers la forêt décimée, au sud vers la mer asséchée. Partout où il se portait, le regard ne rencontrait que désert. Désert d&rsquo;Hommes, désert de vie.</p>



<p>Pas strictement inhabité cependant. Là-haut, sur l&rsquo;une de ces collines enflammées par le chaud soleil levant, une jeune femme vêtue de bure, la taille ceinte d&rsquo;un chapelet de perles, invoquait désespérément les dieux, dans l&rsquo;air lourd de poussières d&rsquo;ocre. Ses longs cheveux bruns flottaient d&rsquo;avant en arrière, au rythme des balancements de son corps gracile et des sons gutturaux, entrecoupés de cris suraigus, sortaient des tréfonds de son être. Noa, en tant que prêtresse, devait prendre une décision essentielle. La cohésion du groupe, ainsi que sa survie à long terme en dépendaient. Les besoins de la communauté devaient passer avant ceux des individus. «&nbsp;<em>Ubu mnyama fade engqon dweni yami</em>, que les ténèbres s&rsquo;effacent de mon esprit, que la vraie voie s&rsquo;impose à moi&nbsp;!&nbsp;»</p>



<p>Elle-même n&rsquo;avait pas choisi d&rsquo;être Sage et Mage. Ses dons, ses capacités à sentir les émotions de ses compagnons, son empathie innée ainsi que ses antennes tournées vers les cieux, sachant capter les conseils divins, ont fait d&rsquo;elle, tout naturellement, une Sœur. Elle aurait pourtant aimé vivre dans la simplicité, comme tous les autres habitants du camp, travailler dur pour préserver le fragile équilibre du jardin d&rsquo;Eden qu&rsquo;ils avaient réussi à créer au pied de la colline. Elle aurait aimé jouir de tous ses sens, mais surtout, elle aurait aimé porter la vie. Oh&nbsp;! combien ce désir profond la tourmentait, combien ce besoin pressant lui gâchait ses nuits. Ses entrailles se resserraient lors de chaque naissance, à chaque annonce de grossesse, à la vue de tous ces ventres fertiles. Mais son rôle, à elle, était d&rsquo;apposer ses mains sur ces belles femmes pour y assurer la reconnaissance des dieux, d&rsquo;apaiser les futures mères, de masser leurs périnées distendus lors de l&rsquo;accouchement. Y chercher le bébé parfois. Et aussi accomplir les derniers rites si la mère ou le nourrisson ne survivaient pas à cette ordalie.</p>



<p>Le rôle de Noa et des deux autres Sœurs était si important pour leur peuple, qu&rsquo;il leur imposait cette virginité, tant physique que spirituelle&nbsp;: leur esprit et leur corps devaient être tout entier dédiés au service des dieux et des Hommes de la tribu. Elles n&rsquo;avaient pas le droit de se laisser distraire dans leur lourde tâche, elles ne s&rsquo;appartenaient pas. Lorsque, dans dix ou quinze ans, Noa ne pourra plus enfanter, le clan lui permettra peut-être de s&rsquo;unir, de temps en temps, avec l&rsquo;homme qu&rsquo;elle aime en secret depuis bien longtemps. À la condition, qu&rsquo;il y ait un nombre suffisant de prêtresses et qu&rsquo;elle ait formé, d&rsquo;ici là, une remplaçante aussi digne et puissante qu&rsquo;elle.</p>



<p>Méliana présentait à l’évidence des capacités prometteuses. À douze ans, elle se montrait déjà très attentive aux autres, réceptive à leurs émotions ainsi qu&rsquo;aux diverses manifestations divines sur la planète. Elle était déjà capable de guérir de petites blessures par simple imposition des mains. Avec de l&rsquo;entraînement, elle pourrait sans doute développer ses dons pour le bien-être de la communauté. Le voudrait-elle&nbsp;? Noa n&rsquo;en était pas sûre à vrai dire. Méliana avait un côté tête brûlée, individualiste qui ne cadrait pas avec ce qu&rsquo;on attendait d&rsquo;une future Sœur. Certes, elle était encore très jeune. À Noa de guider la petite fille vers la sagesse. En avait-elle la force&nbsp;? Il le faudrait bien.</p>



<p>Elle repensa à Kloé avec amertume. Ce fut son échec le plus cuisant et il s&rsquo;en était fallu de peu qu&rsquo;elle soit bannie avec la jeune fille. Le clan n&rsquo;autorisait pas les erreurs, sa survie en dépendait. Noa accentua son balancement sous l&rsquo;effet de la colère. Comment, cette idiote avait pu lui faire une chose pareille&nbsp;? Lorsque Noa l&rsquo;avait sélectionnée pour devenir l&rsquo;une des futures prêtresses, la jeune fille avait été ravie. Elle rêvait de tout ce que ce statut pourrait lui conférait de prestige et Kloé avait été très avide de prestige. Beaucoup trop. La puberté sévissant, les hormones avaient pris le dessus malgré l&rsquo;aide des préparations herboristes magiques que Noa lui intimait de prendre, Kloé s&rsquo;était laissée emporter par ses sens et son désir de connaissance charnelle. Tout se savait dans la phratrie et tout se sut à la minute où son plaisir fut consommé. Noa fut vertement réprimandée pour n&rsquo;avoir pas su contenir les effusions de la jeune femme, pour avoir manqué à son devoir de formation et d&rsquo;éducation. Quelques membres de l&rsquo;assemblée voulaient lui réserver le même sort qu&rsquo;à Kloé, mais, par chance, une future mère sur le point de donner la Vie insista pour avoir Noa auprès d&rsquo;elle. D&rsquo;autres mères se joignirent à elle et firent pencher la balance en sa faveur.</p>



<p>La tribu n&rsquo;avait pas de leader temporel. Chaque membre, jeune ou vieux, homme ou femme, avait voix au chapitre et les décisions se prenaient par consensus. Toutes les voix devaient approuver ou rejeter d&rsquo;un commun accord les choix proposés par les habitants. Ils avaient longtemps palabré pour savoir s&rsquo;il fallait ou non expulser Noa et Kloé. Le bannissement était une arme suprême, extrêmement dissuasive, très efficace pour éviter les débordements inévitables dans tout regroupement humain. L&rsquo;exclu était rejeté à l&rsquo;extérieur du jardin d&rsquo;Eden pour une durée déterminée, allant de quelques heures à quelques jours. L&rsquo;exil pouvait être conscrit à la journée ou inclure la nuit. Dans ces contrées hostiles, une expulsion de plusieurs jours pouvait être fatale aux moins aguerris.</p>



<p>Noa ne fut pas condamnée, car le peuple estimait qu&rsquo;elle était trop précieuse pour eux, surtout avec l&rsquo;arrivée imminente d&rsquo;un bébé. Mais cela lui avait servi d&rsquo;avertissement. Elle ne pourra pas se tromper une deuxième fois.</p>



<p>Quant à Kloé, son cas était plus compliqué. Elle avait trahi le code moral le plus crucial du camp. Cependant, toute jeune femme <em>a priori</em> fertile était une richesse rare pour le petit groupe qui luttait pour sa survie, qui avait un besoin vital de renouveler ses forces vives. Déchue de son rôle de prêtresse, elle pourrait toutefois être mère. Mais une mère sans moralité, sans respect des règles de la société, ne pouvait engendrer que des rebelles, des trublions. La communauté décida donc de la bannir pour la durée de deux jours et Kloé fut condamnée à errer, seule, dans les collines inhospitalières. La jeune femme ne revint pas et l&rsquo;on ne retrouva jamais son corps.</p>



<p>Dans un long et terrible soupir, les épaules de Noa s&rsquo;affaissèrent à ce souvenir. Elle s&rsquo;agenouilla alors sur le sol caillouteux et implora les dieux&nbsp;: «&nbsp;<em>Oku fanele ngiwu khethe</em>, dois-je choisir Méliana&nbsp;? aidez-moi à prendre la bonne décision&nbsp;!&nbsp;» Elle se prosterna ensuite trois fois en répétant un mantra très puissant, puis se coucha sur le ventre, les bras en croix, la tête dans la terre brûlée et médita ainsi plusieurs heures.</p>



<p>De retour au campement, Noa rejoignit ces deux autres acolytes et leur soumit sa conclusion pour approbation. Si toute l&rsquo;assemblée prenait part au processus de décisions ordinaires, les trois prêtresses choisissaient, seules, de sélectionner ou non, une nouvelle recrue.</p>



<p>Elles réunirent tous les habitants et Noa prit ainsi la parole&nbsp;: «&nbsp;Nous, les Trois Sœurs, Grandes Prêtresses d&rsquo;Usgo, Sage et Mage, nous avons convenu de ne pas choisir Méliana pour la former à notre image. Nous avons estimé que son rôle était de participer au repeuplement de la tribu.&nbsp;» Puis, s&rsquo;adressant directement à la jeune fille, elle ajouta d&rsquo;une voix pleine de tendresse&nbsp;: «&nbsp;Méliana, une fois atteint l&rsquo;âge et la maturité nécessaire, tu pourras t&rsquo;accoupler avec tous les hommes, jeunes ou vieux, selon tes désirs. Tu auras cependant l&rsquo;obligation, comme toutes les femmes du clan, de ne pas te réserver à un seul homme. Organisez-vous pour répartir vos faveurs de manière équitable entre tous les mâles, afin qu&rsquo;aucun ne se sente délaissé. Fréquente avec assiduité, dès maintenant, toutes les mères pour te former et apprendre d&rsquo;elles ton futur rôle de procréatrice.&nbsp;» Puis Noa termina en s&rsquo;adressant à tous&nbsp;: «&nbsp;Préparons une grande fête et célébrons ensemble l&rsquo;arrivée de Méliana, future source de Vie, dans le Cercle des Femmes&nbsp;».</p>
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		<title>Le territoire des naufragés</title>
		<link>https://alicedecastillon.com/le-territoire-des-naufrages/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alice de Castillon]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 05 Feb 2026 11:37:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Courtes nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[cynique]]></category>
		<category><![CDATA[social]]></category>
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					<description><![CDATA[Quand elle reprit le modeste café de la rue Bobillot, Maya n&#8217;avait pas eu besoin de consulter un quelconque designer pour l&#8217;aider à choisir l&#8217;ambiance de son vingt mètres carrés. Elle ne voulait pas en faire un énième pince-fesses, terrain acquis à la paillardise des hommes. Elle espérait juste s&#8217;entourer de féminités, de douceurs et [&#8230;]]]></description>
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<p>Quand elle reprit le modeste café de la rue Bobillot, Maya n&rsquo;avait pas eu besoin de consulter un quelconque <em>designer</em> pour l&rsquo;aider à choisir l&rsquo;ambiance de son vingt mètres carrés. Elle ne voulait pas en faire un énième pince-fesses, terrain acquis à la paillardise des hommes. Elle espérait juste s&rsquo;entourer de féminités, de douceurs et de sourires. Elle feuilleta moult magazines féminins pour déduire, en définitive, que les jeunes femmes apprécieraient certainement des jus de fruits fraîchement pressés, à l&#8217;emporté ou à consommer sur l&rsquo;une des quatre hautes tables de bar. Elle repeignit donc les murs en blanc, y ajouta, comme elle l&rsquo;avait appris en visionnant l&rsquo;émission D&amp;CO, quelques bandes verticales de couleurs vives, et même un lé de papier peint à petites fleurs printanières.</p>



<p>Quand le café rouvrit sous le nom de <em>Maya&rsquo;s Juice Bar</em>, les anciens familiers s&rsquo;enfuirent en maugréant et les passants ne s&rsquo;attardèrent pas. Mais Maya visait une clientèle bien précise. Quelques <em>flyers</em> déposés dans des boîtes aux lettres choisies avec soin et les premiers minois curieux vinrent tester les doux breuvages. L&rsquo;accueil chaleureux et naturel de Maya fit le reste.</p>



<p>La fraîcheur des produits, en provenance directe d&rsquo;une petite ferme paysanne, mais surtout la qualité d&rsquo;écoute de Maya et son empathie firent rapidement de Phoebe, Gaby et Cassandre des habituées, qui en parlèrent à leur tour à Noa, Ondine et Flora. Toutes ces jeunes filles dépassaient la tenancière de deux bonnes têtes. Maya faisait figure de boule de bowling aux côtés de quilles ultras fines, perchées sur de vertigineux talons.</p>



<p>Quelques mâles éructants et bedonnants, attirés comme des mouches par ce nectar tout frais, tentèrent d&rsquo;envahir le <em>Maya&rsquo;s Juice Bar</em>, mais Maya y mis hardiment le holà à coup de menaces de procès pour attouchements. Le territoire restait et resterait bien gardé.</p>



<p>Gardienne du temple, mamma, ou grande sœur, Maya écoutait, les yeux brillants d&rsquo;émotion, leurs premières sorties sur les podiums, leurs robes étincelantes, leurs photos glamours, leurs premiers succès. Elle leur tapotait gentiment la main, pleine d&rsquo;encouragements, quand les lendemains ne chantaient plus, que les appels se faisaient rares, tandis que d&rsquo;autres, plus chanceuses, grimpaient vers des cieux scintillants.</p>



<p>Attirées très tôt par les paillettes de la mode, elles avaient été repérées pour la plupart dans des exhibitions de gamines fardées et poudrées par des mères en mal de revanche sur la vie. Montées à Paris dans l&rsquo;espoir de percer, de devenir elles aussi, un jour, une icône de papier glacé, elles se faisaient rapidement happer par le monde lugubre du luxe et de la luxure, s&rsquo;enfonçant inexorablement dans la tristesse d&rsquo;un jour sans soleil. Elles couraient le cachet comme on court après le métro, acceptaient peu à peu des vêtements de plus en plus légers, des poses de plus en plus gaillardes, car marche ou crève, il fallait bien payer le loyer, une colocation malsaine dans un immeuble glauque d&rsquo;un quartier puant. Ces robes de strass qu&rsquo;elles rêvaient de porter passaient insensiblement de bambou-chic à viscose-toc.</p>



<p>Maya paraissait triste de voir leurs rêves s&rsquo;envoler, leurs sourires se crisper, leurs yeux se cerner. Son cœur se serrait, quand elle serrait sur son ample giron leurs petits bras maigrelets, volontairement affamés pour satisfaire d&rsquo;insatiables ambitions.</p>



<p>Les coups de buttoirs que la vie assénait à ses jeunes protégées semblaient affecter profondément Maya. Mais, son rôle de confesseur et psy-de-comptoir lui tenait à cœur. Ces jeunes filles, <em>lost in the city</em>, n&rsquo;avaient personne d&rsquo;autre auprès de qui s&rsquo;épancher en toute confiance. Âmes innocentes et prudes, elles lui confiaient leurs désillusions par petites touches discrètes, mais Maya n&rsquo;avait pas besoin de détails pour comprendre que certaines d&rsquo;entre elles acceptaient, pour le cuir somptueux d&rsquo;un sac Vuitton, bien d&rsquo;autres choses que de simples poses photo. Cela commençait généralement par une fête à laquelle elles étaient conviées avec d&rsquo;autres copines mannequins. Soirée luxueuse où le champagne coulait à flots et les bougies faisaient scintiller dans leurs yeux de petites princesses, des rêves ressuscités. On leur proposait ensuite une ligne de coke et quelques photos nues puis un bel éphèbe, <em>in the nude</em> et viril, s&rsquo;immisçait alors en leur offrant plusieurs centaines d&rsquo;euros de bonus. Difficile de refuser sous l&#8217;emprise des sens exacerbés. Et bien trop tard pour s&rsquo;enfuir quand l&rsquo;apollon faisait place à un vieux cochon bien gras.</p>



<p>Elles revenaient au <em>Bar</em> pour pleurer dans les bras de Maya, le cœur souillé à jamais. Elles tentaient vaillamment de survivre ordinairement pendant quelques semaines, mais l&rsquo;appel de l&rsquo;argent facile, des cadeaux de prestige et le sentiment d&rsquo;irréalité les happaient invariablement.</p>



<p>Maya suivait avec une amertume de façade cette prompte dégringolade aux enfers. Mais que pouvait-elle faire pour ces naufragées qui échouaient dans son <em>Bar</em> en quête d&rsquo;un peu de chaleur humaine&nbsp;?</p>



<p>Elle aurait pu les supplier d&rsquo;arrêter, de changer de vie. Elle aurait pu les encourager à retourner chez elles, dans leur coin de campagne déprimant. Elle aurait pu&nbsp;? Peut-être. Mais Maya n&rsquo;en fit rien. Elle se contenta de leur offrir ses bras affectueux, un moment de douceur et son écoute indéfectible.</p>



<p>Quand Gaby et Ondine lui annoncèrent, toutes excitées, qu&rsquo;elles partaient pour quelques mois sur le sublime yacht d&rsquo;un prince arabe, elle ne se départit pas de son sourire pour les serrer sur son cœur. Elle n&rsquo;était pas dupe, elle savait ce qui les attendait sur ce bateau, les horreurs qu&rsquo;elles devraient subir, camouflées sous les vapeurs de défonce et de parfums fastueux. Elle savait que, selon toute probabilité, elles ne reviendraient plus jamais à Paris. Mais elle ne dit rien, les embrassa une dernière fois en leur souhaitant bonne chance dans la réalisation de leurs rêves de <em>fabulous girls</em>.</p>



<p class="has-text-align-center">***</p>



<p>Quelques jours plus tard, les passants eurent la surprise de voir que le <em>Maya&rsquo;s Juice Bar</em> était fermé pour une durée indéterminée. La tenancière était-elle malade&nbsp;? Elle paraissait pourtant bien portante et particulièrement joviale. De plus en plus joviale, même&nbsp;!</p>



<p>Ce n&rsquo;est que le surlendemain que les journaux firent état de l&rsquo;arrestation de Madame Maya Verdier pour proxénétisme aggravé en bande organisée.</p>
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